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21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 23:08

Ecriture, réalité. Que nous dit la fiction sur l’état de notre réel ? Retour sur ma rencontre avec Mario Vargas Llosa. Bordeaux, avril 1987. Mario n’est pas encore le fan de Thatcher qu’il s’apprête à devenir. C’est un écrivain dont j’apprécie l’écriture, sa modernité. Il a pour un temps trompé la vigilance de sa petite cour très ridicule qui se déplace partout avec lui, six ou huit mémères emperlousées et quelques pommadins de la culture locale, très excités de se trouver là mais faisant des efforts manifestes pour faire comme si tout ça leur était naturel. Mario au soleil sur les marches du Centre André Malraux, avant la représentation de sa pièce, La Demoiselle de Tacna.

« Nous sommes toujours plus pauvres de ce que nous rêvons », affirme l’écrivain péruvien. Mais alors pourquoi nous racontons-nous des histoires ? « Peut-être parce que c’est ainsi que l’homme lutte contre la mort et les revers, il acquiert une certaine illusion de permanence et de dédommagement. C’est une façon de récupérer, à l’intérieur d’un système que la mémoire structure à l’aide de l’imaginaire, ce passé qui, lorsqu’il fut vécu, avait l’apparence du chaos… La fiction dit l’homme complet, dans sa vérité et son mensonge confondus ».

Le monde ne serait-il cohérent qu’à travers la fiction qui, seule, peut réparer les outrages de la mémoire défaillante, de l’inconscience, de l’incompréhension, de la folie furtive des événements au moment où ils ont lieu ? « La vérité des histoires ne réside pas en la ressemblance ou l’asservissement de l’écrit ou du dit – de l’inventé- à une réalité distincte, « objective », supérieure, mais en elle-même, en sa condition de chose créée à partir des vérités et des mensonges qui constituent la totalité humaine ambiguë ». La vérité de la fiction réside avant tout en elle-même.

Traverser le chaos, lui donner un ordre tout en ne trahissant rien de l’ambiguïté constitutive du réel. Comme si le monde ne prenait sa cohérence qu’à partir d’un dialogue entre réel et imaginaire, dialogue dont la littérature serait une des formes possibles. Le réel n’est après tout qu’une forme fictionnelle comme une autre. « Cet art du mensonge qu’est le conte est aussi, curieusement, communication d’une vérité humaine cachée ».

Au fond, tant qu’elle reste proche de ce chaos et de cette ambiguïté, la littérature s’avère tout à fait apte à « dire le monde ». Mais disciplinée, lissée jusqu’à faire disparaître toute trace d’ambiguïté, elle perd de vue la source qui lui donne vigueur. La fiction ne serait au fond que le fruit du combat perdu d’avance que l’homme livre au temps et à son propre désordre intérieur. Le coup comme toujours ne réussit qu’à l’équilibre : l’écriture doit donner forme, mais sans pour autant repousser la diversité et l’étrangeté de l’existence - ce foisonnement qui échappe à toute forme. Elle doit donc assumer sa vocation formelle sans rien abdiquer de cette fureur qui la nie. Apollinienne et dionysiaque, ainsi que Nietzsche nous l’a enseigné.

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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commentaires

Gérard 22/06/2007 10:12

Note de bas de page : rédigeant cela je pense à deux choses. L'argument d'un éditeur refusant un de mes textes : "Carnet, poème, récit, notes, fragments, journal, votre manuscrit se disperse dans trop de directions" - alors que précisément la volonté formelle était bien celle-ci, exploser le discours à travers mille diversités fécondantes : mais au final, en effet, un livre infréquentable car inclassable (donc invendable). La seconde, c'est la volonté formelle de cette intéressante et nouvelle collection dirigée par François Bon au Seuil, Déplacements - et ce premier ouvrage que je suis en train de lire, "Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir" (Pascale Petit). J'en dirai plus, pour l'heure je ne sais trop qu'en penser tant la raideur stylistique, voulue et revendiquée, confine à un certain maniérisme. Le cercle en effet c'est ce sarcophage formel : je me demande si l'auteur arrive vraiment à en sortir. Je vous tiens au courant.