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10 juin 2007 7 10 /06 /juin /2007 23:07

On parle beaucoup de la « littérature-monde » ces temps-ci. Et pas qu’en bien. La bagarre est devenue plus frontale, dirait-on, entre les tenants de la légitimité autoproclamée (Le Monde des Livres) et les damnés pirates de Saint-Malo (qui ont eu le front de publier un manifeste), depuis que certains, dont je suis (voir Fictions d’Angot publié le 8 juin), ont dénoncé les premières assises internationales du roman (avec manifeste publié aussi) comme une réponse du berger à la bergère. Les Assises, organisées par Le Monde des Livres à l’occasion de ses 40 ans, se tenait une semaine après le Festival Etonnants Voyageurs, avec pour thème directeur : « Comment le roman contemporain s’empare-t-il du réel ? ». Autant dire un questionnement plus que voisin. Sachant que ce que les étonnants voyageurs reprochent à la littérature académique, c’est, précisément, son inaptitude à dire le réel dans sa diversité. En date du 10 juin, Pierre Assouline, est-ce du fait de ma critique amusée du creux baragouin ego-angotiste, se jetait lui aussi dans la bataille : http://passouline.blog.lemonde.fr/. Bref, comme on dit, polémique en vue. Et avis de grand frais.

Dire d’abord de quoi la littérature-monde se sépare. Je renvoie à l’interview que me donnait Michel Le Bris en 1992 et que je publie sur le blog : http://poetaille.over-blog.fr/article-10520781.html

Chaque bibliothèque est un parcours, une appropriation chaque fois singulière. De la langue. De la vision du monde. Et chaque fois indiscutable, au fond, puisque la construisant elle vous construit aussi. Dans la mienne (souvent en cartons, souvent en transit, jamais "en ordre"), les livres de Thoreau, Whitman, Kerouac, Snyder, mais aussi Rimbaud, Chateaubriand, Lautréamont, Alexander von Humboldt, Apollinaire, Cendrars, Gide, Breton, Artaud, Jacques Lacarrière, Jean Malaurie, Nicolas Bouvier, Kenneth White, Michel Le Bris, etc. installèrent tôt leur cartographie mentale. Avec en tête les leçons d’Edgar Morin, de Gilles Deleuze et de Michel Serres, un archipel intellectuel et artistique se précisait. Une envie d’erre.

Nous avions retenu d’Homère comme de Bruce Chatwin, comme de Gary Snyder, que les poèmes étaient aussi des cartes que les marins, le soir, se récitaient pour entretenir la mémoire des passes périlleuses et des courants contraires. Songlines des aborigènes d’Australie. Ecrire avec de tels mots. Ou se taire.

Or, quand nous nous retournions vers la littérature française contemporaine, qu’y observions-nous ? « La littérature française est souvent l’éloge le plus éhonté de la névrose… Le nationalisme français dans les lettres : une terrible manie de juger et d’être jugé traverse cette littérature : il y a trop d’hystériques parmi ces écrivains et leurs personnages. En vérité écrire n’a pas sa fin en soi-même, précisément parce que la vie n’est pas quelque chose de personnel. Ou plutôt le but de l’écriture, c’est de porter la vie à l’état d’une puissance non personnelle. ». Qui parle ainsi ? Gilles Deleuze.

Nicolas Bouvier, parmi d’autres, expérimenta une telle écriture : « Pour moi quand l’écriture approche de ce qu’elle devrait être, elle ressemble comme une sœur au voyage, parce que, comme lui, elle est un exercice de disparition. Elle n’est certes pas l’affirmation de la personnalité mais au contraire, sa dilution consentie au profit d’une réalité qu’il faut rejoindre : faire si bien un avec les choses qu’on puisse ensuite prétendre parler en leur nom. Exercice d’humilité et d’escamotage assez ardu mais auquel il n’est pas interdit de se livrer avec humour. Cela, en tout cas, aiderait » (extrait de Pour une littérature voyageuse, premier manifeste des Etonnants voyageurs publié en 1992 aux éditions Complexe).

Nous pouvons comprendre ces artistes frileux qui préfèreront toujours piétiner bien en ordre plutôt que d’avancer vers l'inconnu à travers un chaos. Nous disons simplement dans quel écart nous nous tenons vis-à-vis d’eux. Rompre avec ce caquetage tellement français qui rend l’esclave toujours si doctement satisfait de son destin d’esclave. Faire mouvement. Vers de nouveaux états de conscience, de nouveaux paysages mentaux. On ne demande pas qu’on nous suive. On ne demande pas à être compris. C’est bien simple : on ne demande rien. Ma plus grande joie littéraire personnelle aura été de voir mes textes lus dehors, sous les étoiles, passant de terrain en terrain, lors des longues soirées tziganes. Eveillés par la langue des nomades. Les vrais. 


Sur Kenneth White : http://poetaille.over-blog.fr/article-10441339.html

Sur Jacques Lacarrière : http://poetaille.over-blog.fr/article-10433478.html

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Published by Gérard Larnac - dans Traduire le vent
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commentaires

L.S. 13/06/2007 17:47

Tout à fait d'accord. Un mot pour vous remercier de votre visite et du commentaire concernant l'ami Pélieu (étonnant voyageur).
L Suel

Gérard Larnac 15/06/2007 15:17

Pélieu, respect absolu et déconnant ! Lui qui disait : "Quel déluge ! Je suis vivant !" Et merci à Christian Bourgois de me l'avoir fait connaître !!!

Gérard 11/06/2007 11:55

En note de bas de page, préciser ici que mes liens avec les "étonnants voyageurs" sont informels, de simples saluts amicaux et lointains. Mes récits de voyage ont été publié par Jacques Réda, qui ne fait pas partie de cette mouvance. Mais je ne crois pas non plus qu'il y ait volonté de leur part de faire école: c'est un caravansérail où se croisent des parcours hétéroclites, de grands et profonds atypiques animés par un secret penchant pour la carapate et le grand air.