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7 juin 2007 4 07 /06 /juin /2007 14:34

Tout autour d’elle la rue, avec ses conversations solitaires. Chaque passant semble engagé dans des appels téléphoniques de la plus haute importance. Comme si tous tenaient absolument à lui prouver quelque chose, à elle, personnellement. Connexion directe avec quelque arrière monde passionnant, peuplé de gens aimables, sexuellement actifs, existentiellement épanouis. Etrange impression. Daisy déteste les téléphones portables. Ces mots prononcés comme s’ils nous regardaient mais qui ne nous regardent pas. Toutes ces conversations qui ne nous concernent pas, toutes ces paroles étrangères qui éclatent soudain sans nous être destinées, intimités inconnues qui s’accrochent subitement à nous et nous emprisonnent, bulles de bouches mortes, comme si plus une seule parole ne concernait plus personne et qu’il ne restait que ça, cette pantomime de bouches mortes, discours impossible, quand elle était enfant seuls les fous parlaient ainsi tout seuls, à présent dans la rue chacun parle tout seul, lèvres en avant, avec son oreillette, d’un air impressionné par sa propre importance, oui peut-être est-on en train de devenir fou de cette langue étrangère qui danse tout autour de nous jusqu’à créer cet inquiétant sentiment d’absence. Comme si ces phrases périphériques nous entraînaient nous-mêmes à la périphérie des choses, nous décentrant sans cesse, nous vidant progressivement de notre substance. Mais rien. Pas une sonnerie pour elle. Pas de rendez-vous. Elle n’est plus dans l’agenda de personne depuis longtemps.

            Solitude ; putain aigre.

            Tu vis ça. Comment vivre ça. Les magazines t’enivrent de leurs solutions toutes faites : sois zen, sois marrante, sois sexy, test : êtes-vous une bonne salope pour de vrai… Le web ruisselle de propositions : le désespoir qui avance masqué, clic, vous avez un nouveau message, clic, tu veux ou tu veux pas. Sex toy ? Oui, un peu. Passons. Dérivatif. A peine. Pas sérieux. Les copines ?  Pour le fun, compagnie de hammam. Amitié de peaux entre elles. Rien de plus. Ca ne compte pas.

            Peut-on, dingue, en finir avec cette chair qui réclame, qui brame, qui torture ? Le jour elle sort nue sur son balcon ; mais personne pour lever la tête. Elle pourrait se mettre à gueuler que personne ne pourrait la repérer véritablement dans l’alignement sans fin des blocs identiques où plus rien de véritablement humain ne paraît situable. Même en pleine lumière. Rester seule. Avec ça. Avec soi. Ce corps. Cet embarras d’être soi. La nuit elle circule nue sur le périphérique à bord de sa Clio d’occase. Mais à peine quelques appels de phares. Pas plus. Même les routiers : de grandes gueules, mais question de passer à l’action, que dalle, nada, rien. Les hommes lui apparaissent ainsi, veules, lâches, concentrés sur leur bite inoccupée. Comme ces bourgeois des années 70 qui achetaient des bolides rutilants pour les laisser sous une bâche, au garage. Et ça te joue les tombeurs, et ça te joue les hommes…

            Daisy travaille de nuit pour une société de surveillance vidéo, dans une ville connue des Hauts-de-Seine. Devant ses yeux en permanence deux étages de dix écrans au-dessus de la console. Elle peut à sa guise diriger les caméras, zoomer, suivre un quidam, traquer, fouiller, marcher à ses côtés. Elle prend plaisir à reconstituer l’itinéraire complet d’un inconnu qui rentre chez lui, caméra 1, angle de rue, caméra 2, artère principale, caméra 3 en relais, 4 il descend du bus 33, 5 gros plan sur l’entrée de l’immeuble, au 145, où il s’engouffre, 6 au troisième l’appartement s’allume, zoom, une ombre à travers la fenêtre, un visage pixélisé, le geste vers le verre qu’il boit, elle s’empare de cette vie, elle traque, elle fouille, elle se glisse à ses côtés, plus besoin d’imaginer la vie des autres elle la voit, elle passe à travers, elle se loge dans leur intimité de vivant, comme une ombre, percevant à distance leur chaleur, une même solitude, une même solitude, l’homme réapparaît, relax, seul, tranquille, il disparaît. Elle attend devant cette image qui ne lui est pas destinée. Elle l’espère.

            C’est de cette attente. Inattendue. Contre nature. Ce désir. Cette obsession de lui. Il faudrait qu’elle lui trouve un nom. Elle dit : « beau ». Elle dit : « Bob ? ». C’est cela : elle l’appellera Bob. Ca fera progresser le sentiment de leur intimité.  Bob, c’est bien.

            Le bruit d’un ceinturon qui tombe sur le sol. Hors de l’uniforme ses formes surgies. Mais de lui à elle rien ne s’accorde. Le lien ne se fait pas. Sa peau inemployée. Ses poils et ses rondeurs désordonnés jettent devant ses yeux ce qu’elle possède de plus intime sur fond de complexe technologique, manettes impersonnelles qui règlent méticuleusement l’orientation, la distance, la netteté de cette vision volée.

            Son cœur qui bat plus vite : des pas dans le couloir. La relève ? Pas avant deux heures. Lui reste ce temps, cette solitude, frénétique, esseulée. Elle regarde : Bob va et vient d’une pièce à l’autre, il se sent chez lui, loin du monde. Ignorant de cette caméra qui traque chacun de ces gestes. Ignorant de cet uniforme gisant à terre. Ignorant de cette femme nue qui le surveille avec insistance depuis la salle de contrôle.

            De nuit en nuit le même homme. Le même immeuble. Surveillance rapprochée. Contrôler. Savoir. Sécuriser. Le regard de la femme. Il fouille : l’appartement, le moindre fait et geste. Cet inconnu : il va, il vient, il s’en fout, il ne sait pas. Pauvre innocent. Une proie.

            Les semaines passent. S’il ne vient pas elle s’inquiète. S’il ramène une femme elle devient rouge de haine et de confusion. Ce même homme. Toujours ce même homme. Le même uniforme, aussi. Des heures supplémentaires. Voilà ce qu’elle demande. Et l’uniforme, à ses pieds. La boucle du ceinturon. Elle ne met plus de sous-vêtements. Pour aller plus vite. Pour le rejoindre plus directement. Les semaines : elles passent. Bob. Sur l’écran. Sur tous les écrans. Dans sa tête. Dans tous les recoins de sa tête. Bob. Bob !

            Quand elle rentre chez elle au matin, elle s’avance vers la fenêtre, fait un signe à la caméra située sur le réverbère en face de chez elle pour amuser son collègue de jour qui ne va rien manquer de son lent déshabillage, puis elle appelle : « Bob ? Bob ? Tu es là ? ». Au bureau chacun connaît Bob. Même si pour le moins il reste un garçon discret. Mais vivre avec une professionnelle de la surveillance donne quelques bons réflexes pour déjouer le tir nourrit des caméras. Bref, tandis qu’elle s’apprête à regagner ses pénates, il n’est pas rare qu’on lui dise, sourire en coin : « Et bien le bonjour à Bob ! ». Elle n’y voit que du feu. Et répond invariablement : « Je n’y manquerai pas ». L’amour rend aveugle.

            Dimanche. Jour de repos hebdomadaire. Petite robe d’été qui tourne bien sur ses hanches et libère ses jambes. Elle traîne au soleil, une main en visière au milieu des rumeurs de la rue. Elle remonte l’artère principale. S’arrête devant le 145. Ses yeux se lèvent vers le troisième étage. De là où elle se trouve elle ne voit rien. Tandis qu’elle tient ses yeux levés un homme la bouscule, s’excuse, reprend sa marche. Il lui a fait un peu mal. Elle rajuste la fine bretelle de sa robe, se masse l’épaule, rejette ses cheveux en arrière. Elle le regarde s’éloigner, de dos, elle ne reconnaît pas Bob, ne peut pas le reconnaître, elle est perdue, perdue seule avec son désir pour l’homme des 20 écrans de télésurveillance, Bob, son homme, elle lève les yeux, embués, pleurs, désirs, elle voudrait abandonner sur le trottoir le moindre de ses vêtements et rester là à l’attendre, n’attendre que lui, attendre quelqu’un, quelqu’un à attendre pour racheter sa vie, elle voudrait être là, nue au milieu des passants, s’offrir toute entière et n’attendre que lui, Bob, que ce soit lui, si proche, si lointain.

            Les jours passent. Elle se fait porter malade. Ses copines, lorsqu’elles parlent d’elle, baissent la voix. Le dimanche suivant Daisy va acheter une pizza, enfin deux, une achetée une offerte, bref deux pizzas, échancre outrageusement son corsage humide de sueur, priant pour que l’inadvertance lui soit propice, dring troisième gauche, bonjour Monsieur, voici les pizzas que vous avez commandées « une achetée une offerte », qui moi, jamais commandé de pizza, vous devez faire erreur, sa gorge est sèche, Daisy Nepsy se sent ridicule à pleurer, les seins à moitié déballés, Bob en personne se tient devant elle, l’air ailleurs, et tout ce dont elle est capable de lui parler c’est de cette foutu promo « une pizza achetée une pizza offerte » dont il bénéficie, aujourd’hui « opération spéciale », elle sent passer sur elle les fragrances d’une douche récente, Bob, elle voudrait se jeter lascivement dans ses bras en murmurant, façon Mata Hari, « je sais tout de vous », mais entre elle et lui il y a cette pizza, enfin ces deux pizzas, une achetée l’autre offerte, une distance pire que l’écran, au moins avec ces vingt caméras lui reste-t-il l’illusion du contrôle, de la surveillance, de la manipulation. Mais là, devant Bob, le vrai, sa voix s’enraille, sa parole s’égare, c’est lui, c’est Bob pour de vrai, sa chair défaille sous le regard désabusé de l’homme visiblement ivre, elle dit je m’excuse, on aura mal pris la commande, elle fait un pas en arrière devant la porte refermée, les deux pizzas superposées lui brûlent la paume de la main à travers le carton d’emballage.

            De longs mois pour faire son deuil de Bob. Le temps de se concentrer sur une autre traque. Une autre silhouette. A imaginer les odeurs. A imaginer ce poids sur elle. Elle a trouvé, enfin, une nuit où personne d’autre que lui n’errait dans les rues calmes de cette ville connue des Hauts-de-Seine. Elle l’appellera Bob 2. Un peu moins grand que Bob 1. Mais celui-ci fera l’affaire.  Oh oui. Tout à fait bien. Vraiment.

            Vingt caméras pour un même parcours dans la ville. Le même homme. Toujours le même. Bob 2. Ne pas lui faire le coup des pizzas. Se contenter de le suivre du regard. Ne pas le gâcher trop tôt, celui-là. Le dévorer des yeux. Le consommer ainsi, à distance. Petit à petit. Prendre son temps.

 Faites que ça arrive. Que quelqu’un appelle, de l’autre côté du trottoir.  « Eh, Daisy ! ». Pas plus. Il ne lui en faut pas plus. Ca empêche de mourir. Un simple appel jeté à travers la foule ordinaire des folies ordinaires. Ca rachèterait toute la merde. Ce temps pour rien. Bob 2. Le type des 20 écrans de télésurveillance. S’il vous plaît. Faites que ce soit lui qui appelle. Pour de bon.

 

 

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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commentaires

Gérard 07/06/2007 15:40

Une nouvelle proposée dans le cadre de la revue L'En attendant l'or, avec le personnage imposé de Daisy, un rien nympho...