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24 mai 2007 4 24 /05 /mai /2007 13:49

J’aime la fragilité parfaite des passerelles premières. L’idée, par exemple, d’une littérature monde. La littérature monde, ce n’est que le nom béquille et transitoire pour « littérature » tout court. Nom rendu imprononçable par l’industrie du roman jetable, par l’arrogance des coteries et la constante distraction du public. Tout ce débat sur la francophonie… Comme s’il y allait de la défense d’un terroir, d’un empire évanescent. Je me fous de savoir si c'est en français ou pas. La langue est une gêne. Sortir du langage par le langage : travail de poète. Il faut aller plus loin encore, plus loin vers le grand large.

 

La défense du roman de corsaire ne m’intéresse a priori pas. Je me fous de la défense de l’économie du livre, mais non de celle de la littérature. Et de la francophonie, donc ! N’y a-t-il pas, dans ce déplacement des problématiques (littérature de voyage,puis renouveau des lettres françaises par une littérature monde héritée du travel-writing, puis francophonie), un risque de dilution de la proposition initiale : dans la "littérature de voyage", il s’agit de faire mouvement vers la littérature tout court. « Il faut désormais considérer le français, non plus comme l’expression d’un lieu historique, mais comme une langue sans frontières libérée du pacte exclusif qui la liait à la nation »(Michel Le Bris). La langue du monde c’est la traduction. Ce qui reste de partageable lorsque la langue nationale a retiré son emprise. 


Qu’on écrive de Dakar, de Bamako, de Fort-de-France ou de Paris (ou de Maubeuge : ça c'est pour l'ami Orlando). Ce serait, précisément, oublier la francophonie - au sens où les cultures véritablement artistes ont oublié de forger le mot "art".

 

Ni gourou ni chapelle ; cette traversée silencieuse de la frontière. J’écris pour me déprendre. Pas pour construire un socle : pour filer avec le vent du monde. Pour que se poursuive le voyage. Pour que mon œil reste clair et mon geste accueillant. Que le texte qui vient soit éruptif, bigarré, paradoxal. Qu’il mêle allègrement le fragment au récit, la poésie à l’essai, le conte au théâtre. Que la démonstration qui s’est voulue savante s’achève sur une blague de potache. Entre slam urbain et koan zen, que ça zigzague. Que ça ne se tienne pas sagement au garde à vous comme on attend son tour devant les pissotières. Que ça ne trouve place dans aucune catégorie. De l’hirsute ! Du buissonnant ! Une avant-garde faite de mots nouveaux, de sons barbares et d'immémoriale sollicitude. Un nouvel horizon.


Je suis comme l’antique peuple Juif. Mon origine c’est mon discours. Je ne suis d’aucun village, d’aucune lignée. Mon pays natal c’est ma langue. Mon pays, c’est l’histoire de cette hybridation sans fin, de cette infinie créolisation qui, pas à pas, de rencontre en rencontre, réinvente chaque fois mon langage singulier.  Y déployer, peut-être, une littérature ; comme on tient table ouverte.

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Published by Gérard Larnac - dans Traduire le vent
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