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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 14:47

 La Naissance de la Tragédie, qui paraît en1872, est le premier texte public de Friedrich Nietzsche. L’affrontement de deux déités, de deux principes. Apollon et Dionysos se présentent comme la confrontation de deux principes que tout semble opposer : d’un côté la mesure apollinienne, de l’autre la démesure dionysiaque. Or Apollon ne peut vivre sans Dionysos. Dans le cas contraire, le monde s’avère cruel et impitoyable. Mais ce constat ne réduit pas l’opposition des principes : il en souligne la tension créative.

 

Car la contradiction chez Nietzsche n’est jamais levée. Il n’y a pas, contrairement au modèle dialectique, de résolution au sein d’une synthèse. C’est là le principe même de la tragédie, son ressort interne : le conflit reste ouvert. Toute synthèse s’avère impossible. Chacun persévère dans sa différence. Antigone enterre son frère malgré l’interdit qui lui est opposé. Créon la fait mettre à mort en dépit de l’affection qu’il lui porte. C’est cela la tragédie. Chacun doit aller jusqu’au bout de sa différence inadmissible. Demeurer jusqu’au bout sur son rail d’inadmissibilité.

 

Comment ordre et désordre interagissent-ils de concert pour maintenir viable une société donnée. Nietzsche entend apporter la démonstration que la vertu apollinienne fondatrice du principe d’individuation (l’éthique), n’est pas séparable de la vérité dionysiaque. Sa dimension proprement libératrice, que Nietzsche assimile à la vérité, n’est accessible qu’à partir de l’expérience du « monde des tourments », de « la réalité primitive ». La culture ne s’oppose plus à une nature que bien au contraire elle présuppose, et dans laquelle elle puise son énergie, sa vigueur.

 

Apollon dans sa beauté même reste le prisonnier de ce cadre normatif qui le présente sous l’apparence du Beau. Dit autrement : le principe d’individuation dont il est la personnification divine repose sur le respect des justes mesures, des normes et donc des limites. Bref l’homme n’accède à sa propre individualité que pour autant qu’il renonce à lui-même. Devenu « mesure de toute chose », il a perdu le sens de la démesure. Limité, il a perdu le contact avec l’illimité et donc se ferme au possible.

 

L’excès, la contradiction et plus généralement les passions humaines, furent reléguées par la tradition socratique en des âges pré-apollinien, des temps barbares. Or, nous dit Nietzsche, l’élément titanesque (hybride) et barbare (étranger) propres au désordre dionysiaque sont les conditions même de l’existence de l’ordre apollinien. « Apollon ne peut vivre sans Dionysos ». Pourquoi ? Parce que sous l’apparence repose la « réalité primitive » (entendre : fondamentale). Mieux : la seconde est la condition de la première. La nature est douleur, joie, connaissance, mélange. L’hymne y devient cri. A ce stade, nous assistons à un dépassement définitif de l’opposition, si chère à la tradition humaniste, entre culture et nature. D’un côté « les muses des arts de l’apparence » (la culture) ; de l’autre l’ivresse qui mène à la vérité (la nature). Pour Nietzsche il est nécessaire de puiser dans les puissances naturelles si l’on ne veut pas sombrer dans une culture exsangue.

 

L’individu, emporté dans la victoire du dionysiaque, sort des limites et de la mesure de l’ère apollinienne pour accéder à un « langage jaillit du cœur de la nature ». Si tel n’est pas le cas, si Dionysos s’avère défait, alors les peuples se retrouvent soumis aux règles du régime apollinien de façon stricte et menaçante. Pour se garder de la barbarie, ils n’en deviennent que plus rudes, plus guerriers, plus cruels, plus impitoyables.

 

Tout « mon » Nietzsche est là. Il y énonce le principe de « La connaissance par les gouffres », pour reprendre les termes d’Henri Michaux. Il s’inscrit en totale rupture avec la tradition socratique pour laquelle le savoir présuppose l’éloignement des passions et le culte de la mesure. Pour lui seuls l’ivresse dionysiaque et le débordement conduisent à la vérité quand la culture, modèle apollinien, ne conduit qu’à la violence. Comment ne pas songer en disant cela à la montée du nazisme, régime où le culte apollinien a en effet mis un terme à la subversion dionysiaque que contenait en germe le romantisme allemand.

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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