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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 12:37

Fumer. Sécher les cours. Entasser nos sacs U.S au fond des cabines où nous écoutons, religieusement, le tout dernier 33 tours disponible. Punk. Pop. Folk. Rock. Blues. Jazz. Metal. Jazz-rock. Rock progressif. Tout est bon. Tout fait ventre. Le noms des groupes, ce sont nos mots de passe. La boutique s'appelle Au Domaine du Disque. Le saint des saints. Les vendeurs eux-mêmes ont des allures de Christ.

Le rock tournait au fond autour d'une seule question : en être ou pas. Il ne s'agissait pas seulement d'entrer, de sélectionner un produit dans les bacs des disquaires et de passer en caisse comme un vulgaire client. Cela tenait du rite. Il y avait une initiation. Nous entrions dans un univers à part. En marge de la réalité ordinaire. Il fallait se montrer à la hauteur. Cela commençait par des bribes captées sur la BBC ou Radio Caroline, passait par la lecture fébrile des charts du New Musical Express (le mythique N.M.E britannique, introuvable, et dans lequel nous ne comprenions guère que le nom des groupes) ou, a minima, de Best ou Rock & Folk. Mais ceux-ci restaient suspects : trop accessibles. Il y avait surtout le réseau de copains ; et vos références vous marquaient avec précision dans l'échelle de la socialité ado de la middle-class, parce qu'elles indiquaient clairement à tous votre capacité à être ou non " dans le coup " ; c'est-à-dire totalement présent à votre propre existence.

Au fond nous désirions qu’il se passe quelque chose, quelque chose plutôt que rien. Or le rock nous arrivait. Chacune de ses nouveautés avait pour nous valeur d’événement. Dénicher un groupe totalement inconnu mais qui tenait foutrement bien la route, et votre heure de gloire était assurée. Vous grimpiez dans la hiérarchie. Une étape de plus dans votre initiation. On recherchait alors votre présence, vos tuyaux. Respect encore plus grand envers les aînés qui étaient parvenus à négocier avec les parents, en même temps que des tignasses jamais vues, l'achat d'une première guitare électrique, d'une première batterie. On ne comprendra jamais trop comment, d'ailleurs. Peut-être les adultes d'alors pressentaient-ils obscurément la possibilité d'une subversion plus radicale encore et qu'ils n'étaient pas mécontents, au fond, de s'en tirer à si bon compte…

Il fallait à tout cela du secret. De la clandestinité. Voire, mieux encore, de l'illicite… Le rock, ce n'est pas seulement l'oreille collée au transistor sous les couvertures jusqu'à pas d'heures. Ce sont aussi les premières bitures, les premiers pétards… les premières saveurs du corps de l’autre. C'est que le rock ne s'arrête pas à la musique ; il y a la vie qui va avec. La fameuse " rock attitude ". Une sorte de souverain " lâcher prise " que les sourcilleux de l'époque confondaient encore avec un vulgaire " laisser aller ".

Ainsi l'industrie du disque rachetait-elle nos impatiences d'ados. Alimentant nos rêves. Subjuguant nos imaginaires. Structurant notre symbolique. Curieusement, une musique apparue dans le delta du Mississippi, dans le chant des esclaves noirs ou des prêcheurs baptistes du dimanche, venait jusqu'à nous pour nous sauver de notre provincial ennui.

Le rock, fils dévoyé de l'église ? Transe laïque et encanaillée ? Il se pourrait bien, en effet, qu'il y ait dans son mystère ensorcelant quelque chose du vaudou. Mais s'il n'avait été que cela, sans doute son audience n'eut-elle pas dépassé quelques centaines de doux frappadingues électrisés. Le rock, en se répandant d'un bord à l'autre de la planète comme une traînée de poudre, standardisant contre toute attente les goûts et les attitudes les plus hétéroclites, a préfiguré la mondialisation. Aucun colonialisme n'était parvenu à imposer un tel degré d'acculturation. Le rock a réglé nos pas sur son rythme à lui. Comme si chacun n'attendait que lui. Avec un culot jamais vu, il s'est immiscé dans chacune des cultures, s'y est installé avec un naturel confondant. Partout il se présente désormais comme le vibrant symbole de la jeunesse locale.

Au fil des années 60, le rock s'émancipe ; il devient la bande-son des grands mouvements libératoires, des barricades de mai à la boue de Woodstock en passant par la comédie anti-guerre Hair. Pourtant, malgré toute son énergie vitale et son refus de coopérer, en dépit de tous ses saints et ses martyrs (Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix… D'autres suivront plus tard : Keith Moon, John Lennon, Freddy Mercury, Rory Gallagher, Steve Ray Vaughan, Tim Buckley…), le rock ne parviendra pas jusqu'au point de retournement. La société n'aura pas accompli sa mue. Et ses valeurs, pour n'avoir pas été subverties de fond en comble, n'en sortiront que plus fortes et plus pérennes

Signe des temps : le rock, entre deux concerts de charité style dame patronnesse, fait son apparition en tant que musique de supermarché, en remplacement du vibraphone et du bon vieil orgue Hamon. Le chanteur des Rolling Stones, agenouillé devant sa Reine, devient Sir Mick Jagger aux premières années de ce nouveau millénaire. Le XXème siècle aura vu la naissance et la mort de la charge émeutière du rock. Le rap, dans sa radicalité, aurait pu lui donner un prolongement : mais empêtré par sa violence gangster, son idéologie victimaire et ses ego surdimensionnés, il sombre lui aussi dans le ronron de l'ultralibéralisme et la musique d'ambiance.

Ce que je voudrais montrer ici, non sans perfidie je le concède (et avec, très vraisemblablement, les regrets éternels de l'amant déçu), c'est la parfaite mauvaise foi avec laquelle nous nous sommes appropriés le rock'n roll. Comme si cela venait de nous. Car sous nos airs affranchis de frais nous n'étions guère différents de ces bourgeoises de Zola découvrant l'ivresse de consommer dans Au bonheur des dames. Et nous ne pouvions pas, au tréfonds de nous-même, ne pas le savoir. Tout ça ne tombait pas du ciel. Il y avait bien quelqu'un qui nous la vendait, notre dose de rock'n roll ! Les mégastores n'allaient pas tarder à jaillir un peu partout. Condamnés nos braves disquaires d'antan. Eh oui ; nous nous pensions apprentis rebelles, en rupture avec la société, nous étions surtout des apprentis consommateurs à la sauce yankee. Et là nous étions vraiment bons. Proprement hallucinés par la mise en scène de la société marchande. Pas très éloignés au fond des ménagères rendues hystériques à dates fixes par le début des soldes ; de ces émeutiers d'un nouveau genre qui attendent nuitamment le moment propice pour se ruer acheter la dernière console de jeu ou le dernier Harry Potter.

Ce que nous n'avions pas prévu, c'est que le rock était un phénomène parfaitement taillé pour le marketing de masse. Il l'a préfiguré. Comme la Voix du Seigneur, il parle à tous individuellement. Il est massivement personnalisable. Du coup chacun s'en croit dur comme fer l'unique dépositaire. Et tous crurent qu'ils pouvaient être sauvés…Ainsi nous découvrons que ce qui constituait notre rapport au rock et que nous portions si haut compose de fait l'alphabet du marketing de pointe : parcours initiatique et religiosité (le plan classique d'un magasin spécialisé calque celui d'une église avec en général le logo géant à la place de la croix), personnalisation des produits (customisation), happy few (ventes privées, magasins cachés ou éphémères), appropriation et construction de soi (le produit comme partie intégrante de mon projet de vie), marketing viral (organisation du bouche-à-oreille, flyers pour initiés sur le modèle des invitations aux rave), tribalisme (le produit signe l'appartenance à un groupe social bien identifié)…

William Burroughs déjà avait exprimé le phénomène à propos du mouvement Beat, créé de toute pièce par la presse américaine : " Notre seule révolution c'est d'avoir fait vendre davantage de jean's ", aurait affirmé un jour l'auteur de Naked Lunch. Ainsi va la société marchande : elle n'enrichit les artistes que pour mieux pouvoir ensuite les mépriser.

Le marketing moderne a repris toute les vieilles recettes du commerce du rock pour faire la colossale fortune des World Compagnies. Parce que le commerce du rock représentait déjà la quintessence de l'achat hédoniste né avec la société de consommation. Il ne se pose pas en rupture, il en développe au contraire toutes les logiques et tous les artifices.

OK. Quelqu'un nous a vendu la révolte lyophilisée du rock'n roll. Et les valeurs libérales qu'il nous a inoculé ne lui ont pas seulement rapporté beaucoup d'argent ; elles lui ont assurés notre complète passivité. Notre totale soumission. D'ailleurs, si le rock avait porté une once de révolte véritable, nous ne serions pas une majorité à le vénérer, mais une toute petite bande dont les journaux n'auraient jamais entendu parler. Et si le rock n'avait pas été une religion, les musiciens auraient été des copains, pas des idoles. La musique serait passée des uns aux autres gratuitement. Les groupes n'auraient joué que pour le seul plaisir de se produire. Pour la seule joie de faire cercle. Ainsi le support de nos révoltes adolescentes fut-il avant tout un moule dans lequel nous apprîmes - et sur le bout des doigts - les règles et usages du parfait petit consommateur moderne.

Le rock a maintenu des rêves suffisants pour neutraliser toute possibilité d'action. Le rock est devenu un bobo à catogan roulant 4x4 rutilante et déportant toute la société chaque fois un peu plus sur la droite. Et Simon Foster, guitariste du groupe Metallica devenu comptable, peut poser aujourd'hui fièrement en costard cravate pour une pub Renault avec le slogan : " Il y a des tournants qu'il faut savoir prendre ". Tout ça vous a tout de même comme un furieux relent de collaboration.

 Le rock est un mythe et comme tout mythe il fonctionne sur l'adhésion spontanée ; en cela il fait l'économie de la singularité de celui qui écoute, le dispense de sa propre expérience. De quoi parle le rock, depuis les origines ? D'errances, de sexe, de femmes et de villes natales, de perpétuel désir d'ailleurs et d'improbables retours. Comment ne pas ressentir vraiment, au plus profond de soi, cette tension particulière du rock, entre énergie folle et désillusion, qui donne parfois, et si souverainement, la sensation du détachement et de la liberté ? Et c'est chaque fois comme si l'on avait déjà vécu tout cela ; comme si la tension émotionnelle du rock nous dispensait de notre propre expérience. On est embarqué avec le musicien, au bout de sa route, dans son errance à lui, avec ses femmes perdues et son perpétuel désir de sexe et de liberté. On est lui. Parce qu'à partir de ces archétypes l'identification ne peut être qu'immédiate ; qu'il parle des émotions qui, à des degrés divers, sont aussi les nôtres. A ce titre il soulage notre inconscient et nos non-dits. Mais au final, comme le dit Michka Assayas, " les groupes ont rendu la vie plus décevante encore en faisant croire que le rêve était plus fort que la vie. Le rock a planté dans l'humanité les germes d'espoirs démesurés".

Dans l'une de ses plus belles chansons (une reprise saisissante de Jackson Browne qui parle d'une rencontre avec une belle qui file avec le batteur du groupe), Francis Cabrel chante, en fin musicologue : " Ce soir quand même j'ai compris, faut pas dire à qui je ressemble, faut dire qui je suis " (Rosie - Album Sarbacane, 1989). Dans la chanson le narrateur perd la fille mais saisit l'enjeu véritable : ne pas se perdre à soi-même. Passer de l'apparence identificatoire à son être véritable. Nous n'avions pas vu que ce qui ne libère qu'à demi emprisonne pour toujours.

Le rock nous aura appris la religiosité consommatoire plus que la rébellion. Après avoir transformé son énergie vitale en puissance marketing et troqué son perfecto à clous contre un complet-veston, il nous a plongé dans une fantaisie qui nous a fait passer le goût du réel, donc le goût de la lutte ; puis il a égaré le ticket de vestiaire où nous avions laissé notre identité singulière. Pour finalement, crânes luisants des conseils d'administration, exiger de nous les 15% annuels que l'on doit habituellement aux actionnaires.

Le voilà à terre. A deux doigts d'y passer pour de bon.

Dans le film documentaire de Michael Moore Fahrenheit 9/11 (2004), des soldats américains en Irak se galvanisent en écoutant du screamo rock à fond sous leur casque lourd juste avant de passer à l'attaque. Cette fois la ligne est franchie. La musique des grandes marches pour les droits civiques s'est transformée sous nos yeux en arme à stimuler la tuerie. L'échec du rock'n roll, en tant qu'alternative, pourrait-il être plus complet ? Dans sa chanson Honest with me (Album Love and Theft, 2001), Bob Dylan résume : "Autant de souvenirs, ça peut vous étrangler un homme… Mais je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait. Je suis heureux de m'être battu ; j'aurais seulement aimé qu'on gagne ".

Tant et tant de trahisons. Pourtant il reste, au milieu de cette si parfaite débâcle, cette musique qui nous a donné la force de survivre à nos quinze ans. Parce qu'elle garde, dans un coin, tout au fond, la cadence sacrée des chaînes que l'on brise, la ferveur du possible et ce rythme de wagon qui file librement sous les étoiles du grand nulle part.

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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commentaires

Gérard 19/05/2007 19:46

Je permets, je permets...

Laurent 17/05/2007 15:17

Quels sont les objectifs et quel est le rythme ? Permettez-donc d'apporter à la solitude, au silence et au replis ce qu'ils doivent apporter. Si la vie est malheureusement le spectacle que l'on se choisit, elle ne doit pas être, en plus de cela, une course de fond.

Gérard 17/05/2007 15:08

S'il est nécessaire de trouver quelque chose dans ce texte, c'est l'expression du sentiment de l'ambiguité et de l'ironie bienveillante. L'idée, aussi, que rien, pas même la "pose rock rebel", ne parle pour nous ; qu'il faut aller au charbon. En faisant table rase de pas mal de choses que l'on croyait connaître et qu'on trimballe partout, comme un excédent de bagage.

Tout ça me fait penser à la stupéfiante citation de Kobo Abe :
«Tous ceux qui ont continué à courir,
Mais qui n’ont pu garder le rythme,
Ont été trompés par les buts qu’ils
poursuivaient. »

Laurent 17/05/2007 14:06

Que cherchez-vous et qu'attendez-vous donc ici ? Une reprise de l'égo sur la marche forcée et adorée des choses ? Il n'y aura aucun espoir tant que celui-ci sera mécanisé - pour notre bien à tous, ou celui, et cela suffit aujourd'hui, de chaque individualité.

La fuite sans les mots, se détourner et tracer son sillon loin d'une habitude d'autant rebelle qu'elle est canalisée, reconduite, redéfinie, recentrée. Fait de culture que celui qui ôte l'hésitation et l'indéterminé ?