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16 mai 2007 3 16 /05 /mai /2007 14:58

Je rencontrai Kenneth White à l'automne 1983, un soir de pluie à la Sorbonne, après une lecture donnée à La Madeleine. Après avoir passé l'année à lire sa poésie entre deux récits de Jack Kerouac (les minauderies de Robbe-Grillet et le Chomsky de la grammaire générative m'emmerdaient alors passablement), j'avais décidé de plaquer l'université de Caen et de partir sur les routes pour affiner mon enseignement. Et pour goûter le vent. Plus tard il y eut nos rencontres de Gwenved sur la côte de granit rose et ce beau numéro de la revue Terriers (Serge Velay). En 1989 Kenneth White fondait Les Cahiers de Géopoétique ; je fis partie d'un vague comité de rédaction. Là n'est pas l'important. Seule compte cette approche silencieuse de la lisière. Bien sûr, dans mon livre La Tentation des Dehors, sous le titre " Géopoétique de Kenneth White ", j'ai consacré quelques pages à sa revigorante poétique. Je persiste à croire que celle-ci concentre en elle, en dépit de certaines impasses manifestes (mais quelle œuvre n'en connaît pas), bien des ferments pour un nouveau départ littéraire. Conversations dans l'air vif. 

 

 

Kenneth White : Sur le plan littéraire, c’est le surréalisme qui m’a  attiré en France, parce qu’il posait les questions radicales. Il cherchait un autre espace qu’un espace purement littéraire. C’était un mouvement de fond, qui n’a peut-être pas abouti, mais qui posait les bonnes questions. Car avec son héritage du XVIIème siècle, la littérature française me semble parfois trop écrite, sur-littéraire. Cela dit j’aime bien une vigueur intellectuelle, et ça c’est français ; j’aime bien Descartes ; sa pensée est néfaste mais il a une énergie mentale formidable ! Ce que j’aimerais, c’est allier une certaine rigueur intellectuelle à des énergies libres, à un élémentarisme qu’on trouve chez certains Américains.

 

K.W : J’attache beaucoup d’importance au mot de « culture », que je n’entends pas au sens de quelque chose d’imposé, mais comme un espace à ouvrir : un espace de vie. La culture, pour moi, c’est le langage qui dit cet espace là. Je trouve que les programmes présentés comme « culturels » sont souvent d’un ennui mortel ! Parce qu’il n’y a aucune énergie, aucune vigueur : c’est guindé, fat, c’est poseur et pesant. Il faut redonner au mot « culture » toute son énergie. Prenez un mot comme « intellectuel ». Voilà un mot qui évoque chez nous quelque chose de desséché et d’existentiellement un peu creux. Tandis que les Chinois, pour « intellectuel », utilisent un mot qui signifie « l’homme du vent et de l’éclair » : voilà quelque chose !

 

K.W : Je crois que d’une manière générale, dans la culture occidentale, nous sommes séparés du monde depuis très longtemps. Le christianisme, mais aussi une certaine pensée grecque, nous ont séparé du monde. Nous avons tendance à vivre dans une sorte de cinéma mental, renfermés dans notre « personne ». J’essaie pour ma part de retrouver ce contact avec la nature qu’avait un vieux Grec comme Héraclite, qu’avaient les Amérindiens, certains Japonais, certains Chinois taoïstes. On vit mieux lorsqu’on est à la dimension du monde. Je n’aime pas cette idée selon laquelle on est enfermé dans notre petite personne et qu’on « s’exprime ». Non. Il y a un monde à dire. Un monde, là-dehors.

 

K.W : Je crois que nous pouvons essayer aujourd’hui de sortir du modernisme, qui pour moi commence avec Descartes et la séparation de l’esprit et de la matière. Le post-modernisme serait une manière plus synthétique de penser. Il s’agit d’écrire d’une autre façon. Je voudrais écrire dans une manière proche de la chorégraphie : que ça saute rapidement d’une chose à l’autre, que l’esprit soit toujours en éveil. On a dit que j’avais peut-être inventé une autre forme de livres. Un romancier fait des romans, un essayiste des essais, un poète des poèmes. Dans chacun de mes livres, il y a un aspect des trois : des pensées, quelquefois très rapidement, une petite phrase en buvant un café, qui illumine soudain le contexte. Et puis des bribes de poèmes. Ce sont des livres indéfinissables, comme la vie.

 

K.W : Je ne suis pas un voyageur systématique : je n’ai pas la bougeotte ! Il ne s’agit pas pour moi de couvrir du terrain. Je passe autant de temps dans ma bibliothèque que sur les routes. Je suis un nomade intellectuel, ou un intellectuel nomade ! « Etre sur la route sans avoir quitté la maison, être à la maison sans avoir quitté la route ». Tout ce que j’essaie de faire, dans ce que j’écris, dans ma manière de vivre, c’est d’être au monde.

 

 

 

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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