Mardi 22 mai 2007
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Café de Cluny, 1992. Conversation avec Michel Le Bris. L’homme est un passionné. Le regard clair, déterminé, de
celui qui tient son cap. Fondateur de La Cause du Peuple distribué par Sartre et Foucault, mais aussi de Libé première manière, embringué à son corps défendant par Françoise Verny dans l’aventure
sotte et politiquement très markétée de la « nouvelle philosophie », éditeur, écrivain inspiré, il est celui par qui le « récit de voyage », à partir du « travel
writing » anglo-saxon, a fini par obtenir droit de Cité dans les Lettres françaises au tournant des années 90. Faisant la jonction entre un Jean Malaurie (Terre Humaine) et un Nicolas
Bouvier (« L’Usage du Monde ») ou un Jacques Lacarrière (« L’été Grec »), regardant du côté des écrivains bourlingueurs du monde
entier, des Indiens (Scott Momaday) mais aussi des genres dits mineurs comme le polar ou la S.F (Ballard, Philip K.Dick) , il propose à Saint-Malo l’un des plus toniques rendez-vous
littéraires : le Festival Etonnants Voyageurs. Même si sa réputation de vouloir en découdre avec la littérature de Cour qui règne en despote lui a valu en son temps les tirs de barrages de
la nomenklatura germanopratine (l’inévitable sphinx à deux têtes Sollers-Savigneau), l’à-propos de ses initiatives a toujours pris ses détracteurs de vitesse. Il publie ce mois-ci
chez Gallimard un manifeste "Pour une littérature-monde en français". Rencontre avec un écrivain qui a su faire du dehors la matière même de son art.
« Dans Mai 68 ce qui m’a intéressé, c’est cette extraordinaire légèreté que l’on pouvait ressentir durant cette
période. On découvrait qu’on pouvait quitter les rails, qu’il nous suffisait de descendre du train. Ce que j’ai trouvé alors, au sein de la gauche prolétarienne, c’était l’envie de ne pas s’en
tenir aux discours ni aux doctrines, mais d’y aller voir : de retourner à la base, comme on disait alors. Sortir de sa condition au lieu de se contenter de faire des phrases. Cet
irrépressible besoin d’y aller voir et de se laisser transformer par ce que l’on voyait. Nous vivions un mouvement progressif de dégagement par rapport aux idéologies. C’est de cela qu’est né le
journal Libération. La littérature engagée revenait au contraire à appliquer une grille idéologique sur la réalité pour ne pas la voir telle qu’elle
est.
Ce goût d’y aller voir, il vient aussi de là… La littérature de voyage possède chez moi d’autres sources, Stevenson,
mes lectures de jeunesse. Les collections, le Festival, tout part pour moi d’une certaine conception de la littérature. L’expression d’une littérature ouverte sur le monde.
L’une des causes de la crise que traverse actuellement l’édition française tient au type de produits que l’on
propose aux lecteurs. La littérature française est perçue comme assoupie, repliée sur elle-même, ne parlant que d’elle-même et se montrant incapable de dire le monde d’aujourd’hui. Je voulais
échapper au petit monde littéraire, à ses modes, à sa morgue qui l’isole, avec cette supériorité affichée qui exaspère tant à l’étranger : cette conviction qui habite le moindre écrivain
français que Paris est le centre du monde ! Il existe aujourd’hui une crise de confiance entre le monde de la littérature et le lecteur. Dans un monde aussi effervescent que le nôtre, il y a
chez le lecteur une très forte demande de sens. Face à cette demande, que peuvent répondre ces écrivains qui règnent en maître depuis toujours, qui tiennent les principaux suppléments littéraires
des journaux, qui professent depuis trente ans la dénégation du sens ? Ils n’ont rien à dire sur ce qu’il se passe. Ce que veut le lecteur aujourd’hui, c’est qu’on lui donne le monde à voir.
Sans l’art, sans la littérature, on ne voit pas le monde. On ne sent pas la présence charnelle du monde. Certes le roman intimiste est une dimension de la littérature, mais lorsqu’il n’y a plus
que cela, lorsqu’il peut se passer n’importe quel événement sans que cela affecte le style, le rythme, le contenu des romans, alors il y a quelque chose qui ne va plus.
La littérature académique est produite par une nomenklatura à seule fin que celle-ci puisse se perpétuer et se
reconnaître elle-même. Par ce biais on publie un tas d’écrivains qui ne valent pas tripette. Le lecteur nous dit aujourd’hui : « stop, j’en ai marre ».
Le monde est en effervescence. La littérature au sens fort c’est celle qui nous dit de manière irremplaçable quelque
chose du monde. Or la littérature française a perdu sa capacité à dire le monde. Prenez le roman noir : lui nous dit la ville comme la littérature académique se montre bien incapable de la
dire ! Les auteurs vont dans des endroits où les écrivains chics ne vont pas, la banlieue par exemple. La littérature française n’est souvent qu’une littérature de salon, de caste.
Contrairement au roman anglo-saxon, il n’y a pas beaucoup de pauvres ni d’ouvriers dans cette littérature-là. Regardez la figure mythique que les Américains ont fait de leurs gardiens de
vaches !
Contrairement à une idée répandue, le voyage est toujours possible. Le monde est aussi énigmatique, aussi divers
qu’au premier jour de la création. C’est notre capacité à percevoir le divers qui est en question, plus que l’existence du divers proprement dit. C’est une affaire de regard. L’écrivain est celui
qui a le sentiment de cette étrangeté. Si on perd ce sentiment d’étrangeté, alors en effet tout peut paraître égal.
La littérature de voyage est un des moyens pour retrouver le monde. Elle correspond à cette envie d’y aller voir.
D’aller se frotter à la réalité et voir ce que ça produit. L’impulsion de départ c’est d’aller feuilleter le grand livre du monde. La sclérose de la littérature institutionnelle impose des
détours par les marges. Je rêve d’une « écriture-monde ». Or il y a ici une incompréhension devant la littérature à l’anglo-saxonne, qui se considère avant tout comme une forme ouverte
où peuvent se mêler dans un même ouvrage récit, essai, reportage… Il s’agit de dire le monde sous toutes ses formes. Ces livres échappent aux
classifications ordinaires. Les étrangers ont le droit de pratiquer ainsi, Naipaul par exemple ; mais pas les écrivains français. Nicolas Bouvier a vu « L’Usage du Monde » vendus à
peine à quelques centaines d’exemplaires et pilonné deux fois ; c’est pourtant l’un des plus beaux textes du XXème siècle ! Mais
on finit par s’apercevoir qu’il y a pas mal d’écrivains qui se confrontent ainsi à un paysage littéraire hostile, des originaux, des inclassables. Tout à coup c’est l’intuition qu’un autre
paysage littéraire est possible. Alors publier des étrangers, regrouper ces originaux français, créer des revues (Gulliver) qui en sont le lien naturel, et un Festival pour rassembler tout ce
petit monde. Nous nous sentons parfois minoritaires à Paris, mais à l’échelle du monde nous composons une vaste famille, avec les Mutis, les Tabucchi… Nous sommes préservés naturellement de la
tentation de « faire école » par la nature même des auteurs. Aujourd’hui quand vous avez du succès on vous tue en transformant ce que vous faites en mode, en marchandise prête à jeter.
Ne pas tomber dans le slogan ni dans la mode. L’ambiguïté et le chaos ont pour moi des vertus créatrices ».
Le Festival Etonnants Voyageur, à l’ombre des remparts de Saint-Malo, c’est le week-end prochain du 26 au 28 mai. http://www.etonnants-voyageurs.net/ . A paraître ce mois-ci chez Gallimard le manifeste "Pour une Littérature monde en français".