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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 10:54

 

L’idée de « commun » remonte du fond des âges. C’est le phénomène des enclosures, ferment du capitalisme naissant, qui y mit un terme. Réactivée par les alter-mondialistes et le mouvement des places, promue par le prix Nobel d’Economie 2009, elle trouve une singulière actualité dans l’intelligence partagée du web, ce « commun des connaissances ». Jusqu’à devenir le concept politique, mondialement émergent, le plus important de ce début de siècle.

 

Au moyen âge, on appelait «communaux » des lieux qui appartenaient à tous et à personne. Une tradition qui remonte au néolithique. C’est la terre que l’on cultive librement, le pré où l’on fait paître les bêtes (vaine pâture), la forêt « communale » où l’on coupe le bois de chauffage, le territoire où l’on chasse, où l’on glane, où l’on cueille. Les « communs » sont une libéralité féodale qui accordait au peuple un droit de jouissance sur certains espaces laissés vacants et adoucissait son servage. Le principe des « communs » marque la prévalence de l’usage collectif sur la propriété privée, dans un système de coopération et d’administration communautaire des ressources.

Du XIIème au XVIIème siècle, le mouvement des enclosures va mettre progressivement un terme à cette politique des « commons ». En Angleterre, la privatisation des terres permet d’accroître le rendement des parcelles (assolement) et favorise la révolution agricole. Le droit d’usage des communaux dès lors tombe en désuétude, provoquant une misère immédiate ainsi que des mouvements de révoltes (c’est notamment le cas en 1607 dans les Midlands). La désintégration sociale à laquelle il conduit va provoquer le premier exode rural, le développement de l’industrie et l’entassement du lumpenprolétariat dans des aires insalubres.

De sorte que la notion de « commun » n’a jamais tout à fait quitté les esprits. Elle animera tous les débats sur la propriété privée, de John Locke à Rousseau, de Thomas More à Adam Smith, de Proudhon à Karl Marx. Le mode de vie « communautaire », durant les années 70, fut une tentation pour des millions de jeunes gens de par le monde. En 1968, le biologiste Garrett Hardin, dans « La Tragédie des biens communs » pose le paradoxe des communs : les comportements individualistes de surexploitation entraînent fatalement l’épuisement des ressources collectives. Si les « communs » sont laissés à la discrétion de tous, ils sont donc voués rapidement à disparaître. Il n’y aurait donc de salut que dans la privatisation (appropriation) ou dans la nationalisation (étatisation). Mais Hardin est contredit par la thèse de l’américaine Elinor Ostrom. Celle-ci montre, au contraire, que certains groupes sociaux sont parvenus à un réel équilibre écologique dans la gestion des communs. Ce travail lui vaut le prix Nobel d’économie 2009. Tout repose, explique Elinor Ostrom, sur la question de l’accès aux ressources communes, qui doit être administré, doté d’un système précis de règles qui en définissent l’usage collectif pour le rendre tenable. Cette régulation de l’appétit individuel, en complète opposition avec le crash que vient alors de subir une finance mondiale livrée à elle-même, remonte en fait aux premières organisations humaines.

Si le « commun » a pu perdre de son lustre dans les impasses du « communisme», la violence du choc libéral qui mit brutalement fin aux 30 Glorieuses l’a remis sur le devant de la scène politique. Alors que le concept de « révolution » paraît trop sulfureux, pétri de ses ambiguïtés constitutives et de ses faillites historiques, celui de « commun » semble un bon candidat pour se substituer à lui. La révolution, c’était le tremblement prémonitoire de la démocratie dans un mouvement qui la fait advenir mais ne la contient pas. Le commun au contraire, c’est à la fois le moyen de déployer la démocratie et la démocratie elle-même. Il n’existe pas de commun en dehors du geste même qui l’institue, c’est-à-dire en dehors de la mise en commun. C’est une pratique qui institue un principe, et non un principe qui impose une pratique.

Face à tous ceux qui pensent désormais « l’effondrement » (du système économique, de la civilisation occidentale, de la biosphère) sur le ton de la déploration, le « commun » vient à point nommé pour relancer les utopies : pacifiste, optimiste, fondé sur la mutualisation, la coopération et le partage, il représente un point d’émergence où se rencontrent la nouvelle techno-logique réticulaire, avec ses échanges numériques de pair à pair et la création d’un nouvel espace d’intelligence collective ; un outil de résistance efficace face à la privatisation de tous les cadres d’existence et la nécessité de nouveaux espaces de solidarité ; une conscience historique portée par un réel désir d’avenir. Au point qu’il est désormais considéré comme l’un des grands concepts politiques de ce début de millénaire.

Face à ce nouveau mouvement d’enclosure à l’échelle de la planète que constitue la mondialisation, un mouvement inverse de « disclosure » est désormais à l’œuvre : lors du Forum social Mondial de Belem au Brésil, en 2009, fut lancé le « Manifeste pour la récupération des biens communs » : « La privatisation et la marchandisation des éléments vitaux pour l’humanité et la planète sont plus fortes que jamais. Après l’exploitation des ressources naturelles et du travail humain, ce processus s’accélère et s’étend aux connaissances, aux cultures, à la santé, à l’éducation, à la communication, au patrimoine génétique, au vivant et à ses modifications ». En juin 2012 était même proposée une Déclaration universelle du bien commun de l’humanité. Les communs nouveaux annoncent au plan mondial l’aspiration citoyenne à de nouveaux modèles sociaux, au sein d’une économie écologiquement soutenable et socialement solidaire. 

 

 

Gérard Larnac
Décembre 2016

 

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Published by Gérard Larnac
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