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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 14:31



Le feuilleton du burkini a enflammé l’été des gazettes. Il ne serait que grotesque s’il n’était le révélateur du délabrement de nos principes les plus chers. Entre burkini et bourre conauds, les media, télé en tête, ont encore une fois apporté la preuve de ce qu’ils sont devenus : les officines de propagande d’un Etat qui a poussé la question de l’identité sur le devant de la scène à seule fin d’escamoter celle du social, sur lequel il a décidé de faire une croix définitive au nom du marché global. Un mot plus ridicule encore que burkini, vous en voulez un ? « Compétitivité ». Encore un bourre conauds. Les conséquences ? La haine. Le FN. La vallsisation des esprits. La guerre de tous contre tous. La vie comme com-pé-ti-tion.

D’avoir eu vingt ans en 1980 fit de ma génération la fille radicale de l’antiracisme. La chose ne se discutait guère ; elle nous était naturelle. Que voulez-vous, nous avions grandi au lait de l’égalité, dans une société où la question des identités tenait tout au plus du régionalisme rigolard et des nostalgies rurales pour grand-père aviné. La banlieue on connaissait, mais autrement. Pur produit de l’ennui pavillonnaire des années 70, je n’ai pas eu l’expérience directe des entassements migratoires des « quartiers » ; et mes classes de cours étaient immanquablement blanches. Cela n’en rendait la conviction que plus solide. L’antiracisme était une pétition de principe que jamais je n’aurais cru négociable. Le dernier progrès humain après le féminisme.

La génération précédente, celle de 68, avait pu jouer un peu avec le sentiment révolutionnaire, avec sa prise de l’Odéon (symptomatiquement la révolution tournait au théâtre de rue), ses posters du Che et son maoïsme de carte postale. Il y avait eu le tiers-mondisme à la Kouchner, « un tiers-mondiste deux tiers mondain », avec son bizarre « droit d’ingérence » qui m’a toujours semblé être la négation même du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nous, nous avions juste cela : l’antiracisme. Moins grandiose, certes, que la révolution ; moins poseur aussi. En 1983 la marche des Beurs attira notre attention sur la souffrance quotidienne des territoires abandonnés de la république. Un mouvement qui sera gadgétisé en « SOS Racisme » selon les méthodes habituelles de récupération et d’étouffement de la rance mitterrandie. Mais l’antiracisme fut incontestablement un de piliers de cette jeunesse-là, avec le clubbing branché, le virage libéral et le sida.

En 1986 un parti de nazillons crépusculaires, le Front national, faisait entrer trente-cinq députés à l’Assemblée. Trente-cinq ! Réveillant chez les Français ce qui ne dormait que d’un œil : la solide tradition racialiste version Gobineau, la dénonciation des Juifs sous Vichy, le « interdit aux chiens et aux Italiens », les aigreurs toujours vivaces de la décolonisation (avec ces technocrates qui passèrent directement de l’administration coloniale à la gestion de l’intégration), la mauvaise humeur perpétuelle avec ses relents systématiquement xénophobes, l’ethnocentrisme désinhibé malgré Claude Lévi-Strauss, et les Arabes à la Seine… L’antiracisme, désormais contesté de manière décomplexée, était donc tout autre chose qu'un moralisme de bien-pensant : un combat politique en faveur de l'égalité.

Et voilà qu’aujourd’hui un mot nouveau nous pète à la gueule : « islamo-gauchiste ». Parce que nous n’avons pas vendu notre âme à la gauche de gouvernement (devenue une vraie droite d’enterrement), nous voilà « gauchiste ». Et parce que nous ne nous sommes toujours pas prononcé en faveur du racisme, même sous les pétards de la dèche et de Daesh, nous voici intronisés islamistes. Allant jusqu’à se voir traités récemment de « collabos » par cette éminence de l’intelligentsia parisienne, Jacques Julliard, l’un des absolus fossoyeurs de la pensée critique, c’est-à-dire de la pensée tout court. Il faut voir, dans l’outrance même du propos, la tentative désespérée d’une diversion. Un contre-feu afin de masquer tous ces politiciens qui, en échange de voix pour leur réélection, ont fermé les yeux pendant des décennies sur les trafics ou le développement des pires fondamentalismes religieux en provenance de l’Arabie Saoudite ou du Qatar. C’est la gauche antiraciste qui serait un nid de collabos, et non ceux qui profitent amplement des largesses des pétro-dictatures du Golfe ? Allons donc.

Cette tradition qui consiste à criminaliser les hommes de bonne volonté et à blanchir les salopards remonte au « Sanglot de l’homme blanc » de Pascal Bruckner (1983) qui, à l’issue d’un very bad trip en Inde où il ne comprit pas grand chose de ce qui lui arrivait, le pauvre, réduisit en manière de revanche la pensée antiraciste à une simple culpabilité occidentale, un prurit de bien-pensant, une haine de soi. Vive la coloniale ! Rien de mieux que le bon vieil ordre blanc et catho pour retrouver l’estime de soi et sentir qu’on en a, bordel ! Du Menard avant l’heure.

A l’époque l’acolyte préféré de Bruckner s’appelait Alain Finkielkraut. Ce dernier n’allait pas tarder à sortir du bois pour, lui aussi, nous en asséner de bien bonnes : vous êtes de gauche donc antiraciste, antiraciste donc pro-arabe, pro-arabe donc antisioniste, antisioniste donc antisémite. Le syllogisme de la honte concluait donc, au terme de toutes ces fort approximatives assimilations : de gauche, donc antisémite. Et n’hésitant pas à réduire stupidement toute une communauté à une activité, pas question non plus de critiquer les mœurs de la finance et de la banque - même après 2008 : ce ne serait là encore qu’un antisémitisme déguisé. Autant de rouerie nous laissa sans voix et, il est vrai, quelque peu décontenancés. Il aurait fallu choisir entre nos amis juifs et nos amis arabes, entre la souffrance des peuples et les gabegies de la finance. Nous ne pouvions honnêtement nous y résoudre.

Israël est-il ou non le dernier état ouvertement colonial, c’est-à-dire, en effet, raciste ? Le blanc-seing dont il jouit dans le concert des nations dépend-il, ou pas, de l’acceptation aveugle de la thèse de l’incommensurabilité des communautés, c’est-à-dire leur incapacité à se rencontrer, leur incompatibilité essentielle, pour justifier d’un apartheid sans fin ? N’est-il pas le premier à avoir lancé cette mode nouvelle des murs que l’on érige désormais un peu partout entre les « eux » et les « nous », murs anti-arabes ici, murs anti-migrants là ?

Voilà donc à quoi sert le racisme. C’est un instrument politique ; et des plus détestables. Il l’était déjà du temps des zoos humains où le petit peuple allait calmer ses ardeurs protestataires en constatant qu’au fond il était quand même du bon côté du manche, blanc comme ses maîtres, au contraire de tous ces pauvres diables dont on avait reconstitué les paillotes et qui vivaient mi-nus, dans une proximité plus grande avec le monde animal qu’avec le monde des humains.

L’image de l’autre est toujours une construction qui sert un projet politique. Tant qu’il en sera ainsi la rencontre avec lui demeurera impossible. Tout le danger vient de là. Déjà une laïcité radicale se campe sur ses ergots au nom de la république pour stigmatiser tel ou tel signe distinctif d’une religion, au plus total mépris du principe de laïcité tel qu’il a été définit par la loi de 1905. A un député libre-penseur qui voulait supprimer la religion, Aristide Briand, durant les débats de l’époque, aura cette réponse superbe : « Vous ne voulez pas la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais la suppression de l’Eglise par l’Etat. Au lieu d’avoir une Eglise libre dans un Etat libre, vous voulez une Eglise soumise dans un Etat fort ». C’est moins la disparition des signes religieux hors de la sphère publique que souhaitent les laïcards d’aujourd’hui, Elisabeth Badinter en tête, que le retour à un Etat autoritaire.

Le féminisme aura été la seule révolution anthropologique réussie dans tout le 20e siècle. Mais chez lui aussi les dérives racistes commencent à s’accumuler de façon préoccupante. Au nom, bien sûr, des droits des femmes, ou plutôt au nom de cette intangibilité sacrée qui leur vient du seul fait qu’ils ont été édictés par l’Occident, on postule sous le voile la soumission. C’est-à-dire l’infériorité de la femme musulmane au seul prétexte de son origine. Incroyable paradoxe, tout de même, que cette incompréhension-là. Le racisme ordinaire aura vicié jusqu’à un mouvement aussi émancipateur que le féminisme.

Aujourd’hui le raciste ne parle plus directement de « races inférieures ». Il ne dit pas autre chose que : « Chacun chez soi ». Il se cache derrière l’apparence du bon sens, de type : « On ne peut accueillir toute la misère du monde ». Pour un peu on pourrait croire que c’est pour son bien qu’on rejette l’autre. Pourtant, quand on sait que le monde qui vient sera de plus en plus traversé d’intenses flux migratoires, on voit là encore se construire un mur idéologique. Sous ses grands airs, là encore, il ne s’agit jamais que du mur de la bêtise. Et de la guerre. Une guerre civile, fratricide, entre ressortissants d’un même peuple humain.

Ainsi les édiles dévient-ils sur d’autres la colère qui leur était destinée. Les pauvres s’écharpant avec d’autres pauvres au motif d’identités supposées inconciliables, alors que les nantis de tous pays ont déjà réalisé depuis longtemps l’internationale du profit et des intérêts bien compris. Un marxisme de droite qui a su si perfidement inverser la proposition : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ».

C’est pourquoi la fraternité qui conjoint les différences demeure la force révolutionnaire par excellence.

Toute la misérable intelligentsia française depuis ces dernières quarante années a fait carrière sur la défiance. Il faut désormais réhabiliter une confiance de principe entre les hommes. Car elle seule est susceptible d’ouvrir les « négociations » nécessaires à la rencontre, au réciproque, à l’amitié.



Gérard Larnac.

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Published by Gérard Larnac - dans Chemin faisant
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