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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 21:44

Dans ce débat poignant « Réacs contre Bien-pensants » où certains voudraient nous voir nous absorber actuellement, les « intellectuels » (médiatiques, s'entend) montrent au fond leur vrai visage. Ni intelligence des choses – en dépit de leur prétention au titre de champions – ni grande nouveauté conceptuelle. Seul compte l’effet immédiat. L’image publique. Etre pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour. Seul souci : éviter la masse. L’intellectuel est une sorte de dandy que le silence infini des espaces prolétaires effraie. Seul compte l’écart splendide où il se tient, et "d'où il parle". Mais attention : pas un écart véritable, qui vous conduirait à la marge, inconnu, loin de tous. Non, un écart style entrechat, un entrechat bien visible au contraire, bien central pour qu’il n’échappe à personne. Un entrechat pile poil taillé sur mesure pour les média de divertissement, la compréhension de leurs présentateurs et la somnolence de leurs spectateurs. Ainsi danse l’intellectuel de salon, d’événement en événement, au gré des micros qui se tendent. « Exister ! », beugle cet éperdu.

Ne nous y trompons pas. J’ai longtemps été estomaqué par le culot de nos "intellectuels médiatiques". Bien loin de l’autorité savante et universitaire qui avait façonné les vieux « maîtres à penser », il y avait ce côté incurablement hâbleur et dilettante. Flamboyant et buissonnier à la fois. Un style « Même pas peur » d’autant plus gonflé qu’on aurait eu bien du mal à situer leur spécialité et leur expertise, ainsi d’ailleurs que leur apport conceptuel à l’histoire des idées. Où une Hannah Arendt, où un Günther Anders ? Hélas cette engeance n'en produisit aucun. Il restera si peu de tant de livres, de tant de bruits, qu’on en reste abasourdi d'avance. Au final le bilan est bien maigre : leur surface médiatique s’avère inversement proportionnelle à la profondeur de leur pensée, mesurable au nombre ridiculement faible de leurs citations dans les publications de référence. C’est sans doute qu’il s’agissait d’autre chose que de philosophie. Mais de quoi ?

Nos « intellectuels » se sont longtemps montrés à la terrasse du Flore, avec cendrier plein et pose flatteuse. Pour draguer il y avait eu le rock ; et voilà que la philosophie se montrait brusquement tout aussi efficace ! Sartre avait servi de modèle, et du coup tout le monde pouvait se croire en capacité d’écrire son « Etre et le Néant ». Il suffisait de quelques lectures diagonales, d'un dictionnaire de citations à placer en toutes circonstances et de conversations de bistrot tard le soir passablement arrosées. Deleuze rêvait à une Pop Philosophie comme on avait la Pop music, et il ne manquerait pas de jeunes gens, tel Mehdi Belhaj Kacem, proche d’Alain Badiou, pour reprendre le flambeau.

Dans le sillage des intellectuels engagés, mais qui n’étaient engagés que de surcroît, et dont les écrits, avant tout, faisaient œuvre (les Sartre, les Foucault, les Bourdieu…), vinrent les « nouveaux philosophes ». Juvéniles aux joues roses, cheveux longs et sens de la formule, on aurait dit nos potes, en moins cradingues et plus démerdes. Bien sûr pour ce qui était du pop et du populo, on allait être servi : BHL, 20e fortune de France, n’avait rien d’un marginal besogneux ni d’un bouseux monté en graine ; et ceux qui citaient davantage sa chemise blanche que toute notion nouvelle qu’il aurait pu mettre en lumière ne devaient être que des jaloux qui n’y connaissaient rien en matière de confection. Tout ce (nouveau) petit monde, sérieux comme des papes, avait une mission claire : en finir avec le communisme, dans le contexte électoral de l'Union de la gauche et du programme commun, en en essentialisant les dérives staliniennes. « On n’est plus des gogos », semblaient proclamer ces bébés-penseurs qui venaient après, bien après Gide, et qui avaient la prétention d’en remontrer à Hegel en personne au prétexte qu’ils venaient de dénicher « L’Archipel du goulag » en solde chez Gibert.

Et c’est là où les intellectuels de divertissement, à défaut de nous convaincre, nous charmèrent tout à fait. Leur façon bien à eux de n'être jamais dupes. Nous, pauvres tares, on avait vaguement appris, durant nos fort brèves humanités, que le doute était un bon début pour se mettre à penser. Et voici que ces jeunes gens nous terrorisaient par leur assurance, leurs voix bien posées, leurs regards inflexibles. Eux ne doutaient jamais de rien. On avait l’impression que même lorsqu’ils avaient tort ils avaient encore raison. Insubmersibles, ils étaient. Et quand la conversation chauffait un peu trop pour leur chatouilleux matricule, les voilà qui décrétaient avec superbe : « Fin du débat ! ». Pour tout dire nous nous en voulions un peu de toutes nos réticences de rosière devant cette caste rayonnante, pérorante et violemment péremptoire : les intellectuels de gazette.

Ces intellectuels pour société du spectacle présentaient cependant une qualité presque innée qu'aucun philosophe n'avait jamais possédé avant eux : ils étaient télégéniques, totalement chez eux sur les plateaux de cette télévision avec laquelle ils avaient grandi et dont ils semblaient maîtriser tous les ressorts dramatiques : le décorum, la pompe, le rythme, la gestuelle. Ils rompaient avec la tradition du penseur solitaire dans sa soupente. Leur bibliothèque n'était qu'un décor de carton pâte, leur plume un bouquet de cameras et leur bougie les spot-lights des studios.

Il faut se souvenir que l'émission de mai 1977 qui servit de fonds baptismaux aux philosophes médiatiques, Apostrophe, posait déjà la question : "Les nouveaux philosophes sont-ils de droite ou de gauche ?". Leur apparition semait un trouble apparemment salutaire. Elle permit en fait à l'intelligentsia de rompre avec l'idée de Révolution au prétexte de totalitarisme. Comme si le second était immanquablement la destinée de la première. Comme si on s'attendait sérieusement à ce que la France verse dans une gauche totalitaire et bureaucratique, entre goulag et gardes rouges."Les nouveaux philosophes" furent bien utiles pour amorcer le tournant positiviste de la pensée politique française, vouant aux gémonies les philosophes pour de vrai, coupables d'avoir pensé, Fichte ici, Nietzsche là, Hegel bien sûr, et Marx avant tout autre. On n'adorait rien tant que les raccourcis saisissants, du style : La révolution n'est rien d'autre que l'assurance vie de l'Etat, l'Etat c'était Vichy et Vichy la Shoah. Donc la pensée révolutionnaire a à voir avec l'antisémitisme, nouvelle névrose obsessionnelle des intellectuels médiatiques. Dans un contexte général de restauration conservatrice (Thatcher, Reagan), l'élection de 1981 ainsi préparée ne pouvait être autre chose qu'une déclaration d'amour aux dures lois du marché. Le fatalisme et la résignation devaient tenir lieu de pensée politique pour contenir la plèbe et "moderniser" le pays.


Contre ce tournant positiviste, antirévolutionnaire, peu de voix s'élevèrent. Car comme chacun sait, la révolution, c'est fatigant ; surtout pour ceux qui se sont déjà emparés des bons postes. Et personne ne tient à se faire traiter d'antisémite. Rien de tel, donc, qu'une bonne vieille restauration pour mettre tout le monde d'accord. Cette hantise de la barbarie, que rien ne justifiait, a censuré la pensée, verrouillé les imaginaires et vitrifié l'art du débat contradictoire. On se mit à penser en rond, genre cercle de silence pour pénitents du moyen-âge. Quelque chose était cassé dans la dynamique émancipatrice héritée des Lumières. Oublié, le "Ose penser !".On s'enfonça ainsi dans un moralisme contrit et la dictature du consensus mou.

Sur le plan des idées, les "nouveaux philosophes" eurent surtout pour effet de différer la lecture d'Harendt qui, sur le totalitarisme, avait, elle, des choses à dire, et de minimiser la portée du "1984" d'Orwell qui en généralisait le concept, au-delà des situations historiques...

Dès l'émergence de l'intellectuel médiatique, un double mouvement s’opéra : les intellectuels devinrent éditorialistes et les éditorialistes intellectuels. Ce savant mélange des genres suffit au petit commerce des premiers et au capital symbolique des seconds, qui n’en espéraient pas tant, passant des colonnes de leur journal aux vitrines des libraires. La confrérie des intellectuels de gazette n’y gagna pas, mais, au point où elle en était, n’en fut nullement amoindrie. Et ce petit monde grossit et embellit à coup de renvois d’ascenseur et d’intérêts bien compris, sans que puissent se faire entendre ces fâcheux surannés qu’on nommait autrefois « des critiques ». Quant à l’université, dont on aurait pensé qu’elle serait l’arbitre des élégances, elle se contenta de contempler tout ce cirque de haut en se pinçant le nez.


Nos intellectuels devinrent donc propriétaires de chroniques comme d’autres de concessions à perpétuité. Indélogeables, inamovibles, d’autant plus insensibles au cumul d’emplois que le chômage de masse précarisait la nation toute entière, et les journalistes autant sinon plus que tout autre. C’est curieusement une époque connue sous le nom de code : « Le silence des intellectuels ». Celui de la mer avait eu en son temps plus de gueule. On a appelé "Silence des intellectuels" ce moment de tétanie qui a succédé en 1981 à l'arrivée au pouvoir d'une gauche socialo-communiste, et cette défiance qui s'est emparée soudain des anti-totalitaires de gauche, ceux-là même qui venaient de réviser l'histoire de la Révolution française à l'aune du goulag (François Furet et les "nouveaux philosophes"). Au final, l'anti-totalitarisme des intellectuels français ne fait que donner une suite parodique à la révolution parodique de mai 68, visant à tenir à distance la réalité dès qu'il s'agit de politique de gauche concrète. De plus, en se transformant en obsession anti-communiste, il s'est montré absolument incapable de s'élever lui-même au rang de concept universel. Il n'est, une fois de plus, que l'universalisation de préoccupations définitivement franco-françaises, marquées par le sceau de la pantomime et de la représentation parodique.

Nous avions eu les intellectuels-engagés-qui-s’étaient-trompés-tout-le-temps (les pauvres cocus du communisme), nous avions à présent les intellectuels dégagés, pragmatiques, "humanitaires", toujours prompts à servir avec un zèle empressé ce pouvoir qui, comme chacun sait, ne les enrichit qu’à proportion de ce qu'il les méprise. Ainsi va la vie de tout courtisan.

C’est ainsi que la troisième phase de l’intellectuel d’après-guerre fut celle de l’intellectuel en chien de garde, avec ses instances consacrées : les revues Le Débat, Esprit, Commentaire, La Règle du jeu, l'hebdomadaire "Le Nouvel Obs", sans oublier l'extravagante Fondation Saint-Simon qui préféra se saborder elle-même à force de reniements contournés... Ayant désespéré de Billancourt et du reste, mais sauvant les apparences coûte que coûte et droit dans ses bottes, avec une carrière à construire, l’ex-gaucho cracha sur 68 et ses utopies pour embrasser le bon vieux « principe de réalité » du bon vieux con de base. Ce petit monde n'allait décidément pas en rater une : ni "Vive la Crise"(ce slogan recyclé de l’ultra-droite américaine durant la crise de 29) en 1984, ni "La Fin de l'Histoire", cette mascarade fomentée par le département d'Etat américain en 1989... En revanche on ne les entendit pas trop sur 2005 et le référendum volé aux Français (on ne serait donc pas anti-totalitaires à plein temps ?), pas plus que sur la crise de 2008 qui marque pourtant la fin du néolibéralisme... C'est là une caractéristique pour le moins surprenante : l'intellectuel médiatique a des prises de conscience sélectives qui confinent à des absences.

Résumons :

  1. L’intellectuel engagé (70-80)
  2. Les intellectuels en panne (80-90)
  3. Les intellectuels en « chiens de garde » (90-2000)
  4. Les intellectuels en voie de lepénisation. (2000-2015)

Très en verve durant les années 2010, l’intellectuel de cours a réussi à déclencher, ô triomphe de la pensée, un conflit majeur par l’entremise d’un président malade des nerfs qui en profita au passage pour liquider un témoin gênant (Kadhafi). « Faire le jeu de Le Pen » fut pour la corporation le nouveau piège à la mode, dont il était de bon ton de triompher, mais « pâââs trop viii-teu » comme chantait Juliette, histoire de faire frémir Mâme Michu devant sa télé et filer le feuilleton de soirée en soirée, devant le bol de soupe aux poireaux et les biscottes périmées. « Fait-il ou non le jeu de Le Pen ? », telle est la question qui, cette année, vous assure immanquablement la mobilisation des gazettes et des Mâmes Michu.

Mêlant un Céline aux petits pieds, Houellebecq, archétype du petit blanc impuissant cultivant la haine de soi, le roman de gare et les vers de mirliton, un polémiste saumâtre et retors, Zemmour, un anar hédoniste totalement parti en vrille, Onfray, un raciste rance, Finkielkraut (raciste oui, mais pour la bonne cause, celle d’Israël), la vague décliniste, nourrie par une pauvreté et un désarroi grandissants, prend de l’ampleur. Résultat : les élections prochaines nous promettent un Front national en premier parti de France.

Pourtant quelque chose me dit que si le Front est parvenu tellement haut, c’est moins par ses mérites propres que par la marée basse des idées des autres. Après la lepénisation des esprits, voilà donc que la lepénisation des intellectuels médiatiques est en marche. Dans un contexte où les essais véritables se vendent désormais au compte-goutte, l’intellectuel sera médiatique ou ne sera pas. Il faut donc surfer sur l'air du temps, celui-ci fut-il fort peu ragoûtant. De sorte que pour la sainte confrérie, la mode automne-hiver, c’est clair, ce sera tendance « réac ». Où l'intellectuel retrouve la masse : au lieu de dissiper les idées toutes faites, ce qui est tâche de penseur, l'intellectuel de gazette s'en sert comme appui pour se hisser en zone de visibilité permanente. Ce faisant il leur donne toute légitimité. C'est ainsi qu'il devient le porte-voix du populisme, de la démagogie et de la non-pensée.

Pendant ce temps le gouvernement socialiste a sombré dans la haute trahison. C’est son affaire, et ce n’est une surprise que pour les écervelés et les tombés de la dernière pluie. On termine le sale boulot, on en sera remercié par des postes, des carrières. Quant aux citoyens, avec leurs rêves, leurs douleurs et leurs avenirs quand même, leur cas passe, comme toujours, par pertes et profits. On connaît la chanson : « Les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient ». Sur une telle dose de cynisme, les agents d’ambiance n’ont aucun mal à construire de la haine bien pure. Il suffit pour cela de désigner le bouc-émissaire du jour : le Rom, le réfugié, l’immigré, le « pas Français de souche »… En période de crise, « crise » entendue comme régime politique post-démocratique, le résultat est imparable.

Et voilà que d’autres, pas les pires sans doute, se mettent, contre tous ces intellos virés « réac », à défendre les « bien-pensants »… Un bien-pensant ? Mais c’est un faux-derche qui ne fait profession d’humanisme que pour mieux conserver ses privilèges, un bien-pensant ! Rien d’autre qu’un exploiteur passé à confesse ! En quoi sommes-nous bien-pensants lorsque nous réclamons contre la violence extrême des puissants la justice pour les faibles ? En quoi sommes-nous bien-pensants lorsque nous exigeons de la politique qu’elle remette au centre du jeu l’intérêt général, et non la somme des intérêts particuliers des lobbies qui la financent ? Etait-il bien-pensant, le jeune résistant tué lors de la libération de Paris ? Bien-pensant Victor Hugo, bien-pensant Emile Zola, bien-pensant Jean Jaurès ?

Et puis pour être bien-pensant, encore faudrait-il penser. Or c’est cela qui manque le plus : des idées, nouvelles, contradictoires, paradoxales, audacieuses, complexes ; des idées auxquelles se confronter ; des idées non formatées pour les JT, inaptes aux bandeaux défilants des chaîne d’info en continu ni aux interviews tac au tac… Des idées, quoi. De la pensée. Avec quelqu’un derrière. Des intellectuels, mais qui seraient d’abord des hommes, des artistes, des ouvriers, des chômeurs, des "vrais gens", des damnés de la terre, hommes et femmes venus de tous les horizons dont on saurait enfin accueillir les rêves et les désirs et les murmures.

Sans doute, pour parvenir à un nouveau degré d’intelligibilité, doit-on repenser de fond en comble cette figure devenue à la fois fétiche et repoussoir : l’intellectuel. Il faut à l’intelligence des choses de plus hauts appétits. De ceux qui s’aiguisent dans l’ombre, inconnus, décisifs. Et d’autant plus décisifs qu’ils seront longtemps demeurés dans les limbes.

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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