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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 08:46

Je ne me poserai plus de question. Avancer, tâtons : comme sans verbe. Dire ; pour voir, voir vraiment. Mais dire comme après le tout dernier point final. Comme dans un au-dehors de la langue. Dans une échappée.

Qu’il y ait, je ne sais : une sorte d’infini commencement. Les peintres autrefois usaient d’une certaine qualité de vert pour ralentir la perception des autres couleurs. Là installer son lieu de méditation : dans l’avant-voir du monde. Cet état à jamais de l’aurore qui vient.

S’immiscer dans cet inconcevable « avoir lieu ».

Faire corps. Nu est un mot qui ne se dit pas. Seule la chose, silencieuse. Comme un visage quand il se tourne vers vous, mûr d’un « oui » nouveau.

Ce que c’est, qui pour le dire ? J’entends : ce que c’est en vérité. On traîne, on tergiverse, on allume des lampes. On invoque l’esprit du grand chaos. Dionysos rôde sous la pluie.

Qui va là ? Qu’est-ce qui se manifeste ? Quel est ce monde qui se présente à nous, à travers nos dispositions aléatoires à lui faire accueil ? Pourquoi ce qui arrive ne se produit qu’une fois ? Pourquoi pas une infinité de fois ?

Qui va là que rien ne sait désigner ; ou qui, désigné, s’éteindrait aussitôt ?

On reconnaît la montagne la nuit aux étoiles manquantes.

*

Seul le silence le morcela. Alors des mondes, des mondes comme s’il en pleuvait. Pluralité. Multiplicité. Une fantasia de mondes. Où rattraper dans l’immense cet échevelé torrent ? On passe par des chambres, on traverse des rues ; on s’enfonce dans les bois. Qu’est-ce que serait ce monde si devant lui nous restions nus et silencieux ? On pourrait à nouveau regarder un regard sans peur de s’y brûler. On pourrait humer dans l’air les touffes juteuses dans le vent des jupes. On pourrait désaliéner le vivant.

L’éveil toujours possible. L’entier s’y révélant.

*

Le corps est vrai. C’est l’esprit qui nous trompe. Nous ne connaissons plus haute certitude que celle de la douleur.

Abolir l’autorité sotte de l’esthétique et de la représentation. Faire émerger non une plastique mais une matière informe, une matière en gésine qui, brusquement accordée à la danse du monde, saura saisir l’instant du « cela ». De tous les « cela ».

*

Il faut à cette danse une aisance de premier monde. La capacité légère du don. Du désintéressement. Chasser les mots connus : trouver la langue nouvelle, nouvelle et trébuchante. Ne pas se laisser enchâsser dans l’image. Désencombrer le regard. En finir avec la représentation. En revenir à la présentation première.

Le spectacle a supplanté l’essence, comme l’algorithme globalisé a déjà supplanté le spectacle. Vers la société algorithmique et synchronisée, dans son scaphandre transhumaniste. Capteurs intelligents : peau seconde.

Mais le kouros. Mais la koré. Six siècles avant notre ère. Statuaire d’hommes toujours nus, les poings serrés, aux longs cheveux crétois. Statuaire de femmes sous le pli de plus en plus transparent de la toge. Encore trop idéals. Plus tard, modelés selon des corps d’hommes et de femmes réels, descendus de l’Olympes, ils accompagneront la naissance de la démocratie.

Le corps-là. La présence d’une humanité, plutôt que rien.

*

Etre nu et s’en tenir là, vulnérable et simple, simplement authentique. Acquitter le corps. Inciter à l’accueil et à la bienveillance. « Nous sommes innocents et libres. Nous sommes des mammifères » (Gregory Corso).

Par cela même qu’elle sature notre regard, la nudité est devenue un sujet impossible ; une invisibilité. Il faut s’affranchir de la nudité si l’on veut parvenir jusqu’au nu – c’est-à-dire à l’essence.

Ouverture d’un champ de littéralité. Libérer nos clartés instinctives.

*

La chair. La chair toujours stupéfiante, déconcertante, cruelle. Cette dose presque mortelle de silence qu’elle porte en elle. L’obsession du dévêtu. L’obsession de l’image volée.

L’objet est là pourtant, dans toute sa force d’impact. Le nu est exposition. Mais une exposition où l’œil se dissout. L’objet s’exposant évapore l’image sitôt qu’il la constitue. Il y a un disparaître derrière cet apparaître. Aube de brume sur marais lents.

*

Contrairement à ce que l’on croit souvent, la nudité contemporaine ne relève pas d’un retour à la nature. C’est un fait de culture. Un état de regard.

Le nu est un humanisme.

Il faut y user le regard comme les vieux sages de Chine usaient l’une contre l’autre leurs pierres de méditation.

*

Gérard Larnac - copyright décembre 2014.

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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commentaires

Sascheho 18/12/2014 16:57

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