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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 16:26

C’est fait : le journalisme n’est plus que l’orchestre sur le pont du Titanic après l’iceberg. Même s’il porte encore en lui la trace fossile des combats perdus pour la liberté et la pensée critique, son crédit est au plus bas. Trop de collusion, trop de propagande, trop de « petites phrases », pas assez de grandes idées, pas assez de véracité. Juste une petite musique d’ennui pour accompagner le désastre en cours et la panne d’avenir.

Depuis trente ans que j’erre d’Assises en Forum, de Colloques en Congrès, les choses n’ont fait qu’empirer. On en a vu passer, des séances de thérapie de groupe où les journalistes eux-mêmes, ou plutôt ceux qui les emploient, faisaient liste de tout ce qui a progressivement transformé le 4e pouvoir en supplétif du pouvoir tout court.

Peu on dit pourtant que le 4e Pouvoir possède une naissance bien trouble. Ne jamais oublier en effet que La Gazette de Théophraste Renaudot, le premier journal, ne fut lancée que pour mettre un terme aux petites feuilles contestataires et vendre au peuple la prochaine guerre de Richelieu ! Le Roi lui-même y écrivait : sous pseudo ! Le journalisme naquit donc bien en tant que masque du pouvoir, comme outil de propagande.

Aujourd’hui le journalisme est représenté par quelques vedettes omniprésentes et omni-supports, multipropriétaires de concessions médiatiques à perpétuité ; pendant que le reste de la troupe se trouve prolétarisé, précarisé par un chômage endémique… et désormais nié jusque dans ses compétences de base par des logiciels qui écrivent les articles sans l’aide de personne.

En général, dans ces foutus "colloques pour la refondation", on commençait toujours par battre sa coulpe entre « grands noms » du journalisme de cour, dénonçant les dérives qui se cantonnaient souvent à « faire des papiers vendeurs », quelques publicités déguisées en articles, quelques collusions trop voyantes avec le pouvoir ; et renonçant à dénoncer les méfaits d’une télévision devenue centrale et n’ayant rien de plus pressée à faire que d’oublier en permanence les missions qui lui avaient été officiellement confiées. A ce titre, relire aujourd’hui le cahier des charges de TF1 reste un g
rand moment d’émotion. On rappelait la phrase de Hubert Beuve Méry (fondateur du Monde) qui disait que le journalisme est une question de bonne distance : trop prêt des informateurs nous sommes intoxiqués et connivents, trop loin nous sommes dans l’ignorance et l’isolement. Autant dire que nos complaisances devaient certainement trouver une explication dans cette subtilité d'équilibriste. Et puis cette auto-flagellation au nom des grands principes se terminaient en général autour d’un bon cocktail où les mondanités reprenaient le dessus, dans le sentiment partagé qu’en dépit de quelques écarts nous exercions « le plus beau métier du monde ». Entre soi. Entre eux, veux-je dire; moi, comme toujours, j'errais dans les marges et j'observais.

Tant de réunions, publiques ou professionnelles, pour ne s’en tenir qu’aux pratiques ; mais rien sur ce qu’est une information. Rien non plus sur ce qu’est une écriture journalistique ; celle-ci a été laminée et standardisée par les « écoles de journalisme », textes substituables les uns aux autres, auteurs substituables, style nulle part ; le texte du stagiaire doué finissant généralement sous la signature du rédac’chef ou du chef de rubrique. Rien enfin sur la nécessaire éducation à l’information, substrat fondateur de toute démocratie vivante.

En fait la désagrégation des ambitions de la presse commence là, lorsque les logiques télévisuelles se répandirent à l’ensemble des supports de presse. Le couple Audimat/Publicité succéda au couple Pertinence/Vérité (qui, il est vrai, ne constitua jamais qu’un modèle essentiellement théorique).

Du Comité des Forges au MEDEF, la presse ne fut jamais pilotée par autre chose que par les forces d’argent, les arrangements mafieux et les intérêts bien compris de « l’upper class ». En revanche son autonomie s’est considérablement réduite. Il faut assurer au marché une information qui en facilite le bon fonctionnement quotidien. Ainsi s’instaure un « climat d’idées », fait de données postulées une fois pour toutes qu’il ne s’agit jamais d’interroger : le monétarisme, le TINA (« There Is No Alternative»), l’austérité, la dette, la crise… La Presse n’est pas là pour dire, mais pour taire. Qu’est-ce qui doit être tu ? Ceci : trente ans de crise ce n’est plus une crise, c’est un système : un changement de régime, dans lequel la démocratie s’efface devant le diktat de « l’économie ». La Presse est devenue l’officine de propagande du marketing généralisé, selon des impératifs catégoriques : récits invérifiables, invraisemblances, mystifications…

Mais la « révolution numérique », depuis, est passée par là. Industrialisant les démissions primaires de la presse. La coupant plus encore des racines démocratiques fantasmées. L’information libérale n’est pas au service de la vérité, ni de la liberté, ni de la démocratie. Elle sert de décor pompeux et infantile à l’effondrement d’un système social. Elle est au fondement du spectacle désormais ininterrompu de nos débâcles, qu’elle travestit doctement en fatalité. Elle sert de relais aux injonctions paradoxales qui tendent désormais à rendre le citoyen complètement fou : cherche du travail quand il n’y en a pas, enrichi-toi quand tu es pauvre, fais des études pour ne pas avoir de retraite, etc...

L’ordinateur a divisé les coûts et décuplé la productivité. Au lieu de reconnaître les efforts colossaux des salariés en terme d’adaptation et en profiter pour réinvestir, les sommes ainsi dégagées sont parties dans la finance pure. Les propriétaires de Presse sont désormais la banque (Crédit mutuel, Crédit agricole), les multinationales (Bouygues, Bolloré), les marchands d’armes (Dassault), le luxe (Arnault, Pinault, Rothschild), la nouvelle économie venue du minitel rose et du boxon (Niel)… Ceux-ci n’ont rien fait pour développer leurs titres : il s’est simplement agi de faire fructifier leur business extérieur.

« La Presse au futur », titrait doctement un récent colloque parisien traversé de professionnels de la profession, sérieux comme un troupeau de cardinaux en goguette. Des vendeurs de « solutions », voire de « solutions business », de « e-machin chose » pour mieux « monétiser » les « contenus ». Peu de journalistes, puisque tout désormais se fait derrière leur dos. Prenons acte des dernières innovations en matière de presse : le journalisme devient un « community manager » Facebook/Twitter, un orchestrateur de commentaires ad lib, un aiguilleur de blogs ; la publicité devient « native advertising » (soit du sponsor d’information soit disant objective. En novlangue : « Mieux intégrer la publicité dans l’expérience de lecture »…). Sur tel autre stand on me propose "d'exploiter le contenu sans le financer tout en captant l'engagement"...

Dans le passage vers cette formidable opportunité que constitue le web, le modèle économique de la presse achève de s’écrouler : seuls 13% des internautes et mobinautes sont prêts à payer le prix de l’information. Le passage vers la quasi-gratuité de l’information n’est compatible qu’avec les grandes firmes transversales qui en profitent pour en faire un produit d’appel et pour vendre autre chose. L’internaute vient payer du service, mais plus de l’info, qui n’est plus là qu’au titre de tête de gondole. La captation de valeur dans le domaine des media échappe aujourd’hui totalement à l’économie de l’information. Elle ne permet plus un fonctionnement « normal » du journalisme, garant d’un minimum de crédibilité.

La dernière innovation étatsunienne : des plateformes où l’usager rétribue directement le journaliste selon ses centres d’intérêt. L’info sera-t-elle définitivement prolétarisée par le public lui-même, réduite à une offre standard dont l’imbécile portail Orange donne déjà l’idée : définitivement inapte à la nouveauté, au dissonant, à la nuance. Bref, nous allons assister à un essorage des esprits par l’audimat dans des proportions encore jamais vues. L’Histoire retiendra qu’en ces premières décennies de 3e millénaire, l’esprit critique et la liberté de pensée sont devenus parfaitement obsolètes.

Ce n’est que parce que le journalisme véritable est déjà mort et enterré que l’on peut proclamer le « Tous journalistes ! » de la nouvelle économie.
Restent, au milieu du silence assourdissant de la propagande mondialisé, quelques cris isolés : ceux des lanceurs d’alerte.

Avec l’irruption du web et du web mobile, nous sommes passés de l’information, objet intellectuel, au contenu, objet technique. Un objet technique globalisé qui ne sert qu’à enfermer en un même « climat d’idées » les individus standards de la nouvelle société synchronisée; et qui ne relève plus de la pensée.





Gérard Larnac – décembre 2014.

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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