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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 23:57

Puisque l’événement

Le sentiment d’étrangeté dans les films de Claire Angelini


Je me souviens que jeune conscrit je n’arrivais pas à faire marcher la troupe au pas. Mon esprit s’y refusait. On retrouvait mes hommes aux quatre coins de la place d’armes. J’ai toujours ressenti une intense jubilation devant la désynchronisation. Comme une présomption qui renonce à elle-même et se libère de l’illusion rationnelle, une vanité qui s’allège et dont l’absence soudaine ouvre l’esprit à l’air vif des dehors. Le vrai de vrai écho du monde-là.

C’est un tel sentiment d’étrangeté que je cherche dans les films de Claire Angelini. Prenons « Un gigantesque retournement de la terre ». A l’écran, le silence d’une parole retenue. Qui parvient à se frayer un chemin jusqu’à nous comme depuis l’entassement des décombres. Parole de témoin. Qui évoque, par petites touches successives, son drame personnel à l’intérieur du drame historique. Par réouverture de l’oubli. Qui exhume, à travers l’épaisseur du temps : ici le son du bombardement la nuit, là le bétail affolé, blessé dans la bataille. Le regard laisse flotter devant lui une image invisible dont lui seul, le témoin, aperçoit encore les contours diffus. Les scènes de ce passé catastrophique sont là : elles s’immiscent dans le présent, la fureur de l’événement fait retour dans le calme flux de ce que l’on devient, de ce que l’on est devenu. Le vieil homme se souvient : il peut dire la fuite à travers les champs qui explosent et les villages qui s’effondrent. Il s’arrête à nouveau : comment faire récit, comment raccorder l’image de l’expérience passée, et ce fracas par tout le corps, à cette langueur philosophique du présent qui se mêle au rythme obstiné d’une vieille horloge comtoise ? Ce n’est pas que la langue hésite. Elle essaie. Elle parle par silences interloqués. Elle fraye des chemins nocturnes. Des chemins de retour. Finalement c’est de la mère dont il parle, sa propre mère, blessée elle aussi, et dont le souvenir n’a pu se formuler qu’à la suite de tous les autres ; quand tout le reste a été dit. Parce ce qu’on n’approche d’un passé trop vif que par cercles concentriques. Et tout à coup c’est là : cette nuit-là, avec ce bruit-là, et ces flammes qui laissent voir des visages de fantômes épuisés et hagards. L’image visible du seul témoin est inscrite quelque part sur l’écran. Et c’est cela qui compte, la trace toujours singulière, jamais représentable de n’appartenir qu’à lui. Qui sommes-nous de cette vie mémorielle qui à la fois nous constitue et nous échappe ? De quoi, au final, portons-nous témoignage ? Que savons-nous de la douleur, sinon son inaptitude au partage, elle pourtant si commune ? Pourquoi la mémoire, et l’oubli qu’elle construit – non pour effacer la douleur, mais pour lui trouver sa place ?

Puisque l’événement. Puisque ce vaste recouvrement du temps des hommes par la catastrophe. Et cet « après » quand même, ce « et cependant » à l’intérieur duquel il faut bien continuer à vivre.

C’est de l’écart. De l’impossible raccord entre le temps de l’événement et le temps qui lui fait suite. Cette désynchronisation frappante : à l’image, rien que le morne ennui pavillonnaire des anciennes villes martyres que l’on a reconstruites, la plaine bosselée des anciens champs de carnage. Les cris fossiles qui furent là-jetés emplissent tout l’espace. Bocage normand : une route départementale où des véhicules passent avec une lenteur spectrale, des fils barbelés en limite de prés, un panneau indicateur portant le nom, fond blanc et cadre rouge, de l’agglomération, une église, une publicité pour le supermarché. Il y a dans ce vide comme une menace qui rôde. « A killer on the road ». Le son : énorme. Venu d’un autre temps. Les fracas de la guerre. Et comme crié par-dessus l’irrattrapable de la fosse commune, le commentaire de Grémillon dans un film des années 50. « Etat de Guerre », « Etat des Choses ». Fracturer le temps du son et le temps de l’image. Dans cette discordance des temps, il n’y a fondamentalement rien à voir. Et pourtant tout est là.

Déjà je notai, à propos de « La Guerre est proche » (2011) : primauté du son et de la musique (le film commence par l’absence d’image, juste le chant des cigales et le passage de rares véhicules le long d’une petite route ; assez cependant pour créer la conscience d’un espace présent), images au soleil rasant (ombres métaphysiques à la Chirico), déconstruction du sujet par vagues successives d’interrogation : qu’est-ce qu’on voit (des ruines) ; comment se fabriquent les ruines (discours de l’architecte) ; que sont ces ruines (celles d’un camp) ; qu’étaient ces camps (la trace indélébile de la permanence de la discrimination envers l’étranger : internement des Espagnols en 1950 ; camps de harkis des années 60 ; camps de rétention pour « sans papier » à partir de 1986, époque à partir de laquelle on ne nomme plus l’étranger que par son manque, son défaut au regard de l’administration).

Passage du temps. Traces. Et cet autre vestige que représente la parole des témoins, avec leur regard qui se perd quelque part dans l’indicible de leur propre passé. C’est le contraire d’une commémoration, le contraire d’un rituel de ressouvenance collective. Cette mise en présence « slashée », passé/présent, évacue le spectaculaire. Seulement l’inanité périurbaine et cette hantise logée là, au cœur ancien des paysages : bombardements, internements. Dans « Ce gigantesque retournement de la terre », les rares passants ont un pas alourdi par quelque insaisissable fatalité. Entre l’horreur des villes dévastées et la mitraille du bocage, les silhouettes du présent sont comme ralenties et muettes, ramenées aux proportions banales et répétitives de leur quotidien – et passent comme passent les fantômes de l’autre monde.

Après la guerre. Cet autre stratège qu’est l’artiste. Face à la catastrophe, la stratégie du montage. Rien de déminé dans les films de Claire Angelini. « Maintenir vives toutes les compréhensions », dit-elle. Comme des plaies qui ne se peuvent refermer.

Il y a du Mary Shelley chez Claire Angelini. Une savante conspiration frankensteinienne pour nous donner à voir de quoi est fait ce monstre qu’on nomme « notre réalité présente » : ce pêle-mêle de bruit et de fureur, ce paquet de temps et d’événements dont nous prenons parfois conscience comme la nuit à la faveur de fusées éclairantes. Arlequin couturé, patchwork fait de pièces disparates, tenues ensemble par la seule magie du montage cinématographique. Fil limitrophe entre la vie et la mort, le présent minuscule et l’Histoire, toujours grandiloquente, toujours démesurée.

Le vrai se cache quelque part dans ce décrochage, cette désynchronisation, là où ça ne jointe pas, où le monde des événements et le monde des hommes ne sont pas raccords, par simple incompatibilité d’échelle. L’image est entièrement rapportée au voir par quelque chose qui ne relève pas de la vision. Paul Ricoeur disait : «Il y a toujours dans le voir un non-voir et ainsi un non-vu qui le déterminent entièrement ». En cela les films de Claire Angelini, au-delà des traces et des témoins, lèvent le voile sur ce « monde flottant » que les artistes japonais appellent « Vide » et qui est l’intuition fugitive de ce chaos primordial qui s’insinue sans cesse entre nous et les choses, entre nous et nous-même, et que nous ne voyons pas ; l’intuition de cette étrangeté, de cette distance philosophique que seule la fréquentation continue du chaos dépose en nous comme la compréhension la plus haute et la part la plus vive.


Gérard Larnac
Novembre 2014.


Site de Claire Angelini :

http://claire-angelini.eu/art/intro.html

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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