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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 14:12

A seule fin de donner un après à la « postmodernité », il est d’usage de qualifier notre époque de « sur-modernité », ou encore de « modernité tardive ». La postmodernité marquait l’effondrement des grands récits et la disparition du sujet au sein de la société marchande, productiviste et technocratique. Elle dit, cette « postmodernité », la fin des idéologies, mais aussi le renoncement aux utopies et aux spiritualités : la victoire sans combattre de l’ultralibéralisme matérialiste globalisé. Lui succède une époque surnuméraire, épuisée, superflue, au bout du rouleau, une époque en forme d’impasse et de lente agonie : la modernité tardive. Sans autre nécessité que la toute fin de l’élan d’après-guerre, mue par la seule force d’inertie d’une puissance désormais disparue mais qui continuerait à lui insuffler un semblant d’existence.

Une modernité zombifiée, en quelque sorte. Une «modernité fantôme». Oui, il se fait tard sur notre civilisation : le soleil se couche sur la modernité occidentale. Nos idéaux d’hier sont devenus les désillusions d’aujourd’hui. Par désertion. Par incapacité à les habiter.

Il y a, dans l’appellation même de « modernité tardive », ce sentiment que l’on touche à la toute fin de partie. Que notre univers et la représentation que nous en avons n’ont plus rien à offrir : aucun possible, aucun recommencement, aucune alternative. Peau de balle. Rien. Nada.

Le scandale financier des subprimes américains qui, sous sa forme mutante de « crise des dettes publiques », n’en finit pas de secouer notre monde en appauvrissant les pauvres et en enrichissant les riches, nous indique bien de quoi nous mourrons : notre société est devenue une société de transfert de risque. Une hypothèque sur le long terme. Or plus on transfère le risque et moins il nous est nécessaire d’en assumer la responsabilité, voire la simple conscience. Une société de transfert de risque est une société qui devient aveugle aux conséquences de ses actes jusqu’à effacer l’idée même d’un futur, et qui court à l’abîme en riant.

C’est là que la modernité fait aveu de son imposture constitutive. La perte d’individuation due aux machines est tout le contraire de la promesse moderniste. Souvenons-nous, émus, de l’aspiration initiale de l’humanisme, puis du grand rêve des Lumières. Un homme osant penser par lui-même, osant faire usage de son libre arbitre, dans un but de fraternité et de démocratie. Que sont désormais ces nobles desseins devenus ?

La modernité a incarné jusqu’à un certain point l’idéal des Lumières qui consistait à poser l’individu en tant que sujet libre et autonome. L’usage de la raison, la maîtrise de ses pulsions offrant à tous l’ipséité naguère réservée aux héros bien nés du Grand Siècle : la faculté de ne devoir son être qu’à soi. Triomphe de la volonté, naissance de l’intériorité, de l’Homme en tant que sujet – ce, quelle que soit sa classe sociale d’origine.

Mais les progrès de la sagesse sont difficiles, bien plus difficiles apparemment que les progrès de la technique. On satura donc nos vies d’objets nouveaux dont l’effet constaté, à la longue, fut de dissoudre peu à peu cette intériorité au lieu de l’affirmer ; une lente externalisation technologique de soi commença à nous éloigner du monde, des autres et pour finir de nous-même.

Proposant de libérer les forces intérieures de l’esprit et de la conscience, la modernité les a au contraire réduites à néant. Un individualisme sans sujet s’est forgé au cours des « 30 Glorieuses » sur la base du consumérisme débridé et de la compétition affolée de tous contre tous. Le productivisme a surtout produit l’individu-machine apte à le servir aveuglément. Dès lors les lumières de l’esprit, sagesse, spiritualité, furent négligées au point d’en être niées. Sur les décombres du vieil humanisme avancent de concert, l’un tourné vers le passé, l’autre vers le futur, le fondamentalisme religieux et le transhumanisme (la philosophie de l’homme hybridé et transcendé par la machine, « homme augmenté », mariage du neurone et du silicium : convergence entre informatique, biologie et neurosciences que des firmes comme Google sont en train d’orchestrer dans le plus grand secret).

Raison instrumentale contre raison véritable : l’esprit-machine contre l’élévation du niveau de conscience. Dans ce match, c’est indubitablement l’esprit-machine qui a gagné, et ce de façon apparemment irréversible. Tout se passe comme si la véritable finalité de la technique consistait à agrandir toujours plus le champ de son autonomie au détriment de la nôtre.

D’ailleurs Freud lui-même n’apparaît sur la scène de l’histoire qu’au moment précis où l’intériorité du sujet devient un problème pour la modernité machinique. A peine a-t-on parlé d’individu, à peine a-t-on laissé à chaque individu une chance d’accéder au champ de sa propre intériorité, que la psychanalyse explicite celle-ci comme une mécanique logique, l’expose à tous, expropriant l’homme de ses profondeurs et de ses mystères. La machine est avant tout décryptable ; qu’il en soit de même pour l’être humain. La forme de la pensée se calque alors sur le mode d’emploi, comme l’avait si bien vu Georges Perec (« La vie mode d’emploi »). La psychanalyse en ce sens peut apparaître comme un antihumanisme ; un processus de normalisation des esprits, une réduction au moi-machine. Un individu produit en série pour société de masse. La contestation se lèvera pourtant, à la fin des années 60, lorsque la société du compromis social et du baby-boom verra ses jeunes profiter de leurs libertés nouvelles pour proposer de nouvelles visions collectives. Pourtant l’Amérique de Woodstock aura tôt fait de devenir celle de Reagan. Parce que cette belle jeunesse a soif d’entreprendre sans trop se poser de contraintes morales (l’action prime sur la réflexion), et que le libéralisme dégage toute l’énergie nécessaire aux audaces égotistes.

De grandes stupeurs sont venues percuter l’avancée du progrès que l’on disait aussi infinie que triomphale : la fin de l’idéologie de progrès (remplacée par la chronique de nos pénuries annoncées), la fin de l’occidentalisation du monde (avec la montée en puissance des pays dits « émergents ») et sa multi-polarisation (plus une puissance seule n’est aujourd’hui « centre du monde »), la créolisation des peuples et des cultures par les vastes migrations à venir, autant de phénomènes qui se profilent et ont même pour la plupart déjà commencé. Chances, ou menaces ? Confrontés à ces phénomènes nous nous réfugions instinctivement dans le repère facile et rassurant de nos « identités », pour constater tout aussitôt que ces mutations les ont en partie détruites ; d’où les replis identitaires. C’est bien la question même de l’identité qu’il conviendrait d’interroger : plus d’individuation, moins d’identité serait une solution acceptable pour bâtir cette société d’ouverture et d’accueil bienveillant sans laquelle nous entrerons bientôt dans le chaos. Or c’est précisément ce que la technique rend désormais impossible : les machines ont causé la perte de l’individuation. Le XXIème siècle sera sériel ou ne sera pas.

L’Homme a été exfiltré de sa propre dimension historique par la technique qui le soumet continûment à la seule logique de ses processus en cours. Le monde que l’on voulait comprendre, puis transformer, est placé devant une alternative simple : ou exploitation, ou préservation. Pour l’heure, il se réduit chaque jour un peu plus à la taille d’un simple marché transactionnel. Son dernier eldorado : le marché de l’attention (le fameux « temps de cerveau disponible » vendu à prix d’or aux firmes multinationales par les gourous de la communication). Or l’attention était le dernier rempart de l’individuation. Le moteur même de la conscience individuelle, l’assise de toute démocratie. A un bout de la chaîne on rend les citoyens inaptes à prêter attention à leurs propres conditions d’existence, de l’autre on transforme l’esprit critique, et ce doute dont Descartes nous avait appris qu’il était fondateur pour qui entend user de sa raison, en maladie mentale : voir les dispositions de l’Académie Américaine de Psychiatrie pour rendre pathologique la contestation, pour la réduire à un simple trouble du comportement désormais répertorié sous le nom de « trouble oppositionnel avec provocation ».

Au même moment s’opère à l’échelle planétaire la synchronisation des actes et des émotions, à travers les réseaux de notre société de l’interconnexion et de l’interaction infinies. On en connaît le modèle social : la ruche. Les effets conjugués de cette perte de l’attention individuelle et de l’esprit critique, fondateurs du sujet, eux même pris dans un phénomène de synchronisation globale des individus, augurent d’une société où l’on ne saura plus distinguer l’humain du robot. Si, j’exagère, il reste une différence : les robots savent désormais apprendre de leurs erreurs, tandis que nous sommes devenus incapables d’apprendre des nôtres. Et cette permutation constitue un cap fatidique.

En transformant la société en machine sociale et l’homme en agent synchronisé de façon permanente jusque dans les profondeurs de sa psyché, notre soumission à la technique est telle que l’on peut parler aujourd’hui de la fin du social. Thatcher le disait déjà : « La société, ça n’existe pas ». Son désir d’hier est désormais en passe de devenir notre réalité d’aujourd’hui.

Dans ce portrait de l’Homme du XXIème siècle en sujet destitué, externalisé, inattentif au monde et comme effacé de lui-même, se profile une nouvelle forme de société où l’être, réifié, sériel, massifié, ne comptera pas plus que le rouage d’une mécanique bien huilée. Après les grandes abominations du XXème, on aurait pensé que de nouvelles clartés allaient guider nos pas ; on constate aujourd’hui qu’il n’en est rien. La logique mécanique de la modernité trace sa route, imperturbable ; quelles qu’en soient les conséquences. « On n’arrête pas le progrès »... Il faut « collaborer ». Entrer en résistance est devenu un crime ; un incurable archaïsme. La modernité, triomphe de la technique, s’est imposée à tous comme destinée et comme fatalité. Mais ce faisant elle se coupe de sa promesse initiale de libération et de mieux-être, qui en étaient comme l’élan vital. A quoi bon vivre 20 ans de plus, comme nous le promet Google, si la vie ne signifie plus rien ? Et à qui appartiendra un homme doté d’un cerveau augmenté par l’entreprise de Mountain View ?

Plus une société se complexifie et plus elle se rend vulnérable, car les points d’entrée pour sa destruction finale se sont multipliés. Or cette montée du péril global n’est pas compensée par l’élévation du niveau de conscience : c’est même le contraire qui se produit chaque jour un peu plus.

La modernité a ouvert l’homme à lui-même tout en le soustrayant à la possibilité d’entretenir ce lien nouveau avec lui-même. Le sujet se constitue par la modernité, mais au moment de se saisir de lui-même de façon libre, éclairée et autonome, comme le voulaient les Lumières, le voici dispersé, vaporisé, jeté hors de lui-même par les rythmes même de cette modernité ; et rendu impuissant par le niveau d’endettement auquel on le soumet, à la façon des pouvoirs tyranniques de toujours.

La technique a programmé l’obsolescence de l’homme (relire Günther Anders !) ; et produit en série les hommes nouveaux dont elle a besoin pour y parvenir. Des hommes parfaitement soumis, acharnés à leur propre destruction.

Une certitude cependant nous reste : nous ne serons jamais plus «modernes ». Nous avons quitté le rêve et avançons, titubant, mi éveillés, mi hallucinés. Il ne tient qu’à nous d’être soit pleinement l’un, soit pleinement l’autre.

Gérard Larnac
http://poetaille.over-blog.fr

Bibliographie de première urgence :

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (Editions Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2008).

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (Edition Fario, 2011).

Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre - réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (Editions Encyclopédie des nuisances, 2008).

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Published by Gérard - dans In extenso
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