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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 13:35

C’est une note qui avait vocation à demeurer confidentielle. Elle émane d’une conseillère de Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur sous le gouvernement Ayrault. Et voici ce qu’elle dit : « Il nous faut prendre acte et tirer parti de la tendance de la délégation de la règle au privé ».

De quoi s’agit-il exactement ? Des signes avant-coureurs d’un séisme majeur dans l’Histoire de ce siècle, séisme qui répond au nom rassurant de Grand Marché Transatlantique (GMT), ou Trans-Atlantic Free Trade Agreement (TAFTA). Sur le modèle de l’ALENA (Etats-Unis, Canada, Mexique), un nouvel espace d’échanges va être créé dans les prochaines années entre les Etats-Unis et la Communauté européenne sur la base du plus haut niveau de libéralisation et de dérégulation. Ceci concerne tous les secteurs du commerce et des services, mais aussi la santé, l’éducation, la sécurité sociale, la recherche, la distribution d’eau... Son objet : éliminer définitivement toute entrave au marché (y compris la notion de services publics), les barrières douanières (elles sont encore de 13% dans des secteurs comme l’agriculture) comme les « barrières non-tarifaires ». L’Etat sera effacé au profit des investisseurs, les droits et règlements nationaux abandonnés aux seuls intérêts privés du commerce globalisé. Voilà donc ce que cachait donc la mystérieuse petite note ministérielle : l’imprimatur socialiste pour la lutte finale en faveur du « laisser faire » généralisé et de l’harmonisation des normes sociales par le bas. En dépit d’une crise mondiale dont on n’aura décidément tiré aucune leçon. C’est même le contraire : après avoir effleuré le projet d’une certaine régulation, il va devenir définitivement impossible aux politiques (devenus eux-aussi une entrave au marché) de renforcer le contrôle des banques, de lutter contre les effets pervers des fonds spéculatifs ou de taxer les flux financiers.

Le Grand Marché Transatlantique est en fait l’AMI (acronyme sympathique pour Accord Multilatéral sur l’Investissement, refusé par la France en 1998) qui nous revient repeint de frais (non plus dans le cadre de l’OCDE mais dans celui de l’OMC). Les négociations feutrées, pour ne pas dire secrètes, ont commencé le 8 juillet 2013. Il s’agit du projet de libre-échange et de libéralisation de l’investissement le plus important jamais conclu : il représenterait 50% du PIB mondial et le tiers des échanges commerciaux.

Le GMT marque le point d’aboutissement d’un processus qui vient de loin, et dont l’objectif serait pour les Etats-Unis de contenir la puissance montante de la Chine, comme autrefois il contint l’expansionnisme soviétique. Pour comprendre ce qui est en train de se jouer, il faut remonter aux sources même du projet européen. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les Etats-Unis se sont toujours montrés favorables à la construction européenne, malgré le risque de voir se constituer à leur nez et à leur barbe une puissance concurrente ? Parce qu’ils en sont depuis le début les principaux artisans, et qu’ils ont toujours manœuvré en sous-main au mieux de leurs intérêts : pour contenir le bloc soviétique dans un premier temps, puis dans un second pour simplifier leurs échanges avec un marché désormais unifié, débarrassé de ces droits de douane et de la fluctuation de ses monnaies nationales.

Déclassifiés durant l’été 2000 par l’administration des Etats-Unis, un certain nombre de documents attestent aujourd’hui de façon définitive du rôle des services secrets américains, tout au long des années 50 et 60, dans le projet d’unification européenne. Une Commission Europe existait au sein du département d’Etat, ainsi qu’un Comité Américain pour une Europe Unie (l’American Committee on United Europe). Ce dernier bénéficiait du financement direct des milieux d’affaires (Ford, Rockefeller…) et était piloté par la CIA. Il exercera son influence de 1948 à 1960, après l’adoption du Traité de Rome, jusqu’à ce qu’il soit assuré que le projet européen était bien sur les rails. L’idée de Constitution européenne est énoncée pour la première fois par Eisenhower en 1951. En juin 1965, une note du département d’Etat américain prônait la mise en place d’une monnaie unique… tout en recommandant la « manière subreptice », afin d’empêcher tout débat public.

Pour qui s’intéresse de près aux « pères fondateurs » de l’Europe, l’heure est à la démystification. Nous savons désormais que l’action de Robert Schuman, Jean Monnet et Maurice Lagrange n’a pas été seulement dictée de façon désintéressée par la recherche d’une paix universelle. Durant la guerre, le premier en tant que député conservateur a voté les pleins pouvoirs à Pétain avant de rejoindre un temps le gouvernement de Vichy ; ce qui lui vaudra d’être temporairement frappé d’indignité nationale. Il sera réhabilité in extremis pour raison de réconciliation nationale et finira même… canonisé par le Vatican ! Le deuxième, négociant en spiritueux enrichi dans l’Amérique de la prohibition, sera le représentant de Roosevelt à Londres durant l’Occupation. On lui doit cette note de 1943 sur de Gaulle : «C’est un ennemi de la construction européenne, en conséquence il doit être détruit »… On comprend dès lors pourquoi le chef de file de la France Libre ne le portait pas en très haute estime, le décrivant volontiers comme un affairiste à la solde des Etats-Unis. Quant au troisième homme, moins connu, il joua pourtant un rôle déterminant dans la rédaction des textes de lois réglementant la communauté européenne ; des textes qui tous vont dans le sens d’un ordre juridique indépendant des Etats, c’est-à-dire échappant au parlementarisme démocratique. Un expert dans le domaine du droit, à qui l’on doit notamment la rédaction des lois anti-juives sous l’Occupation…

C’est ce trio, dépeints d’ordinaire sous des traits plus flatteurs, qui sera chargé de jeter les bases de l’Europe. On commencera avec le charbon et l’acier (CECA). Le mode opératoire ? Toujours le même. Cela consiste à ouvrir un espace économique et annuler toute entrave au commerce : taxes, droits de douane, droits du travail, avancées sociales, respect de l’environnement… Ce marché doit être placé sous l’égide d’instances supranationales n’ayant aucun compte à rendre aux représentants démocratiquement élus. Entre l’économie et la démocratie, le choix semble irréversible : ce sera l’économie. Et contrairement à la déclaration fondatrice de 1789 : « Tous les pouvoirs émanent du Peuple », les décisions seront désormais prises à l’abri des regards, loin de l’opinion publique. Le « nouvel ordre mondial » est en place.

Ce nouvel ordre mondial qui s’est édifié en marge de tout débat démocratique se nourrit exclusivement de silence. Ainsi le quatrième pouvoir, celui de la Presse, a-t-il dû s’adapter. Le travail médiatique ne consiste plus à dire, mais à taire ; non à montrer, mais à effacer. Le 8 juin 1991 à Essen (Allemagne), au terme d'un colloque du Groupe de Bilderberg, David Rockefeller livra une clef de compréhension : « Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, au Time Magazine et autres grandes publications, dont les directeurs ont assisté à nos réunions et respecté les promesses de discrétion pendant près de quarante ans. Il nous aurait été bien impossible de développer notre projet pour le monde si nous avions été soumis aux pleins feux de l'actualité pendant ces années. Mais le monde est maintenant plus sophistiqué et disposé à marcher vers un gouvernement mondial... La souveraineté supranationale d'une élite intellectuelle et des banquiers mondiaux est sûrement préférable à l'autodétermination nationale que l'on pratiquait les siècles passés... »

Mais qu’une preuve soit avancée, qu’une fuite intrigue, qu’un questionnement légitime se fasse jour, le couperet tombe : « thèse conspirationniste ! » Ainsi le doute, qui chez Descartes jette les bases de la raison, ainsi la critique, qui seule permet le déploiement de la pensée libre et autonome chez les Lumières, seraient les signes d’une indéfectible paranoïa ! Nulle vérité à chercher ! Et dire que l’on conspuait naguère l’Union soviétique lorsqu’elle envoyait ses dissidents chez les fous… Que fait aujourd’hui l’American Psychiatric Association lorsqu’elle invente de nouvelles pathologies, telles que « le désordre oppositionnel défiant » (Oppositional défiant disorder »), sinon recouvrir ce symbole démocratique, le droit de réfutation, du voile pétrifiant de la médecine ? Dans le nouvel ordre des choses, un opposant ne saurait être autre que fou.

Du Plan Marshall à la théorisation ultralibérale des années 70 (Hayek-Friedman), en passant par la mise en application (Chili d’Augusto Pinochet, Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, Etats-Unis de Ronald Reagan), un processus apparemment irréversible est à l’œuvre. La constitution de l’Europe en marché unique simplifie considérablement la vie des firmes transnationales et rompt avec les particularismes. Le consommateur global est une créature qui devient réalité ; ce qui dégage des marges considérables.

Pourtant un mouvement de reflux s’est fait jour : structurellement, parce que la société change, les Prix Nobel d’économie inventent de nouvelles voies. James Tobin (taxation des flux financiers), Joseph Stiglitz, Mustapha Yunus (micro-crédit), Amartya Sen (indicateur de développement humain), Jeremy Rifkin (Transition énergétique, empathie)… Un critère de « bien-être» entre dans le calcul du PIB. Conjoncturellement, la crise des subprimes a été une démonstration grandeur nature de la perversité du système lorsqu’il est laissé hors de toute régulation : la « main invisible » d’Adam Smith n’existe pas.

L’époque est pleine de paradoxe. La crise de 2008 a marqué le retour à l’interventionnisme d’Etat… au profit des marchés. Les nouvelles technologies permettent à chaque citoyen de se tenir informé, de façon non officielle. Un désir de participation directe aux affaires de la Cité remplace peu à peu la simple délégation à des « représentants » qui se transforment trop aisément en rentier de bulletins de vote, n’ont aucun compte à rendre à leur électorat dans la durée de leur man
dat.

C’est dans cette société sous tension que l’OMC, avec son GMT, repasse les plats. Avec une seule inconnue : le degré de patience des opinions publiques. Or laminées par sept ans de crise aigüe, celles-ci sont à bout. La paupérisation progressive de la classe moyenne, cette classe révolutionnaire, est un puissant analgésique. Et la moindre contestation est réprimée avec une violence hors de proportion, pré-totalitaire.

« Nous faisons face à un conflit frontal entre des entreprises transnationales et les Etats. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales – politiques, économiques et militaires – par des organisations globales qui ne dépendent d’aucun Etat et dont les activités ne sont contrôlées par aucun parlement, ni aucune institution représentative de l’intérêt général ».

Tels sont les mots employés par Salvador Allende lors d’un discours prononcé à l’ONU, en 1972. La construction européenne a permis l’unification d’un champ parfaitement préparé, qu’il s’agit désormais pour les groupes transnationaux de passer en coupe réglée jusqu’ au dernier recoin. Au moment même où l’Etat semblait reprendre la main sur l’économie (transition énergétique, coordination de la nouvelle révolution industrielle, régulation de la finance), la phase finale de l’ultralibéralisme est engagée. Le bras de fer est engagé. Il a désormais le mérite d’apparaître au grand jour.

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Published by Gérard
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