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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 08:00

Avant-garde : un processus de désaffiliation, de déconditionnement qui favorise l’apparition existentielle et artistique d’un écart, vécu comme le nouvel horizon d’attente de la modernité parce qu’il en constitue, à travers sa proposition inattendue, à la fois la somme, la critique et le dépassement.

On dit le processus en panne. Force est de constater que l’avant-garde ne se signale guère à notre attention. Si l’individu contemporain a bien du mal à répondre à l’injonction « Adaptez-vous », c’est faute de savoir « à quoi s’adapter » - et non « comment s’adapter». Une même question se pose à l’avant-garde : de quoi se retirer ? Impossible aujourd’hui de savoir dans quoi s’engager, de quoi se dégager. L’avant-garde est le double inverse de la société intégrative. Or celle-ci disparue, disparaît du même coup la possibilité de l’avant-garde.

En se volatilisant, la société a ôté du même coup à l’individu cette capacité de révolte dont l’avant-garde n’est qu’une des nombreuses manifestations. Pas de contre-culture sans culture préalable. Si la tentation d’avant-garde, le goût de l’avant-garde, demeurent, c’est à la manière de la sensation dans un membre fantôme. Ainsi chacun possède secrètement son moment d’avant-garde, qui l’anarchie, qui Dada, qui Picasso, qui les Surréalistes ou les débuts du rock’n roll… Une approche muséale, mémorielle, commémorative – décorative en somme. La néo-avant-garde est partout, dans la publicité ou dans le papier peint, plus référentielle que vivante ; l’inattendu manque.

Mais de quoi faudrait-il être si fier ? Les avant-gardes ont-elles rendu la société plus juste, plus équilibrée ? Aujourd’hui la haine de la culture et de la connaissance a pris le pas sur la haine de l’injustice et de l’exploitation politico-économique. La culture n’a pas su se rendre assez aimable, ni assez proche, ni assez vivante, ni assez désirable. Le même reproche sera adressé à l’avant-garde, entendue comme pointe avancée de la culture.

L’avant-garde est comme la jeunesse ; on sait seulement que quelque chose s’est passé, que cette chose n’est plus là mais que rien ne peut faire qu’elle n’ait pas été. En cela elle nous constitue, comme un sédiment très profond dont le principe est, qu’on le veuille ou non, encore actif.

La société n’est plus la somme de valeurs dont on pouvait naguère encore contester l’empire ; mais la somme des flux, des courants, des vitesses auxquels nous sommes continument livrés.  On peut toujours fuir : cela ne constituera pas une avant-garde. L’avant-garde fait partie intégrante de la société de son temps. Elle est la conscience des tectoniques sociales. L’avant-garde consiste à faire plier l’ici maintenant au désir irrépressible de l’ailleurs, de l’autrement. L’underground n’est pas un « other ground ». Oser la sortie vers l’otherground représenterait quelque chose d’autre qu’une avant-garde. La société en réseau favorise, par le jeu de ses interactions faibles, la constitution d’un tel otherground ; d’une telle utopie.

C’est peut-être dans ses ratés même qu’il faut concevoir une avant-garde toujours possible ; car l’avant-garde est avant tout désir d’avant-garde. Jusqu’en cette société vaporisée, même au sein de cet individualisme sans sujet qui est notre actuelle condition, il y a place encore pour un geste ayant vocation d’étonner, de dévier, de revitaliser. Cela donnerait enfin de la gueule à la vie. Un geste né derrière le fantôme des avant-gardes, mais conservant comme elles le pouvoir d’ouverture, d’utopie et de métamorphose.

L’urbanisation forcenée crée la modernité comme un lieu arraché au passé, à la mémoire. Son moteur, c’est l’à-venir. Le changement perpétuel. La vitesse. Pareil à la bicyclette qui ne tient droit qu’en mouvement. La ville a autant besoin de mouvement que l’usine. Sa production en série : le sentiment de contemporanéité. Cela suffit à la soumission des masses.

L’utopie est avant tout le chemin qui y conduit, un chemin que l’on n’aurait jamais emprunté sans elle. En cela l’utopie c’est l’autre mot pour « avenir ». C’est cette force d’avenir, cette force d’utopie, qu’il faut réveiller sous les avant-gardes assoupies. Face au non-sens absolu que constitue la société contemporaine le Sujet absent, éparpillé, trouve l’occasion de se ressaisir.

Chacun des moments, chacun des lieux propices à ce ressaisissement est un espace d’avant-garde.

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Published by Gérard
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